Pépé, 3ème prix de la nouvelle humoristique

Quatorze heures, on sonne à la porte. Qui vient me déranger pendant ma sieste ? Le visiteur s'impatiente sur la sonnette. Faut dire qu'on est tous les deux sourds comme des pots de chambre. Tu te lèves de ton fauteuil crapaud. Tes articulations craquent des pieds jusqu'au cou. Je n'entends pas, je devine. Te voilà debout, tu sais bien que je ne vais pas bouger, que j'ai passé l'âge d'accueillir les visiteurs. D'ailleurs, n'avons-nous pas passé l'âge des visiteurs ? Tu restes une seconde immobile, le temps de remettre ta vieille machine en route. C'est bon, tu es partie, tes petits chaussons glissent sur le parquet craquant de l'appartement. Tu es devant la porte, tu te hisses tant bien que mal sur la pointe de tes petits pieds tout calleux pour regarder par le judas. A quoi bon, puisque tu n'y vois pratiquement plus rien ? Tu ouvres la porte, le verrou du haut, celui du milieu, enfin celui du bas. Clic-clac, clic-clac, clic-clac. Je n'entends pas, je devine. 

La porte s'ouvre sur le facteur. Je n'ai jamais aimé les facteurs. Toujours à sonner à l'heure de la sieste, comme aujourd'hui tiens ! Si je n'étais pas si vieux, je me serais chargé de l'accueillir en bonne et due forme ! Il tient dans ses bras un petit colis. C'est bien la première fois qu'on nous envoie un colis. Vite, prends ce colis, et viens te rasseoir près de moi. Ferme la porte, ça fait courant d'air, et moi je n'aime pas les courants d'air ! Vite, reprenons notre sieste, bercés par le feuilleton télévisé de l'après-midi. Mais tu traînes, qu'est-ce que tu fiches ? Non Germaine, ne lui fais pas ton numéro ! Eh voilà c'est parti, ton petit dos bossu s'agite dans tous les sens, comme à chaque fois que tu te mets à jacasser. Quel moulin à paroles ! Pas étonnant que je sois devenu sourd, je ne voulais plus t'entendre jacasser à longueur de journée. De quoi peux-tu bien lui parler ? La météo ? À quoi bon, nous ne sortons presque plus de l'appartement. L'actualité ? Nous ne nous intéressons plus qu'aux feuilletons, le reste du monde peut bien mourir on est trop occupés à vieillir. Le voisinage ? Oui, ça doit être ça. L'âge n'a pas atténué cet autre vilain défaut Germaine, tu es une vraie commère. Arrête un peu de faire la concierge et viens te poser devant la télé. Il y a des moments où tu m'énerves, mais tu m'énerves !

Tu fermes la porte et les trois verrous. D'abord celui du haut, puis celui du milieu et enfin celui du bas. Tes petits chaussons glissent cette fois tout doucement sur le plancher en direction de ton fauteuil. Voilà, je m'en doutais, tu es épuisée maintenant. Quel besoin as-tu de papoter comme une jeunette ? Allez, viens, raconte-moi. Tu t'assieds, tes articulations craquent des pieds jusqu'au cou. Je n'entends pas je devine. Tu te tournes vers moi, et me montres le petit paquet. Je t'encourage d'un coup de tête, je n'ai plus la force d'autre chose. « Devine un peu qui nous envoie un colis ? Hein, devine un peu mon vieux ! » Tu cries, il n'y a que ça pour que j'entende. Quelque chose pour moi ?, ai-je envie de demander. Quelque chose pour moi, ai-je envie de croire. Naïf que je suis. Qui se soucierait de moi ? 

Je t'encourage encore d'un coup de tête, mais tu as décidé de faire ton autre numéro :celui de la devinette. On a passé l'âge Germaine ! « Devine un peu, hein Pépé ! Alors qui est-ce qui nous envoie un colis ? ». Tes petites mains pleines d'arthrose tentent maladroitement de déballer le précieux paquet. « Alors ? Une idée Pépé ? » Je déteste ton jeu. Et je déteste que tu m'appelles Pépé. J'ai un prénom bon sang ! Je ne m'en souviens plus, mais j'en ai un... Il y a des moments où tu m'énerves, mais tu m'énerves ! Est-ce que je t'appelle Mémé moi ? Allez, ça suffit dis-moi ! Je m'impatiente tant qu'une sorte de couinement ridicule sort de ma bouche édentée. Tu ricanes, vilaine. Tes petits doigts s'énervent sur le colis. Il y a trop de scotch, tu vas devoir te relever pour chercher une paire de ciseaux. À mon tour de ricaner. Bien fait pour toi ! Tu te relèves. Toutes tes articulations craquent. Peut-être que les ressorts de ton fauteuil crapaud craquent aussi. Depuis le temps que tu le sollicites celui-là. Ça fait tant d'années qu'il te supporte. Peut-être autant que moi ! Tu t'immobilises un moment pour remettre la machine en route. Deux levers en cinq minutes, es-tu devenue folle ? Tu ferais mieux d'attendre un peu. On a passé l'âge de s'agiter comme ça. Tu ferais mieux de te rasseoir et de me révéler l'expéditeur de ce colis. On se gardera la surprise du contenu pour plus tard. Ce que tu es têtue. Comme une mule. Te voilà lancée, glissant tes petits Isotoner sur le parquet usé. Tu titubes un peu. La fatigue. L'âge. La vieillesse. Ne tombe pas je t'en prie, je ne pourrai même pas t'aider à te relever. 

Voilà, je ne te vois plus. Je suis tenté de refermer les yeux et de replonger vers la douce quiétude de ce sommeil dans lequel je plongerai bientôt tout entier. Mais je m'inquiète. Que fais-tu ? Les ciseaux sont dans le tiroir du haut, au-dessus de la poubelle. C'est pas compliqué. Que fais-tu ? Ne me dis pas que tu ouvres le colis sans moi ! Oserais-tu faire ça en douce, et ne pas partager ce moment avec moi ? Oui, oui tu oserais ! Pour toi je ne suis plus qu'un vieux pépé. C'est comme cette fois où tu m'avais laissé croupir dans le salon pendant que tu finissais la boîte de pâté en douce... 

À part me rendormir devant la télé, je n'ai rien de mieux à faire que de participer à ton jeu idiot. Alors Pépé, que je me dis, qui peut bien nous envoyer un colis ? Il n'y a plus grand monde qui nous connaît, qui nous reconnaît. Triste vieillesse. À part les voisins, on ne voit plus personne. Pourquoi un voisin enverrait-il un colis ? Un ami ? Ils sont tous morts, ou presque morts, comme nous. Les enfants ? Trop ingrats. Les petits-enfants ? Quel âge ont-ils déjà ? Des petits merdeux. La dernière visite avait été un supplice. Ces morpions s'étaient fichus de moi parce que je m'étais endormi sur le canapé, et que je ronflais. Puis ils avaient ri parce que je n'avais pas bronché quand ils m'avaient appelé depuis la cuisine. Ah, ah, j'étais sourd, ah, ah que c'était drôle. Ça, ils avaient bien réussi à me le faire entendre, en me le criant dans les oreilles. Et toi, Germaine, tu les avais laissé se moquer. Pire, tu leur avais même révélé le plus humiliant de mes secrets de grabataire : j'étais devenu incontinent. Garce. Je t'avais fait la gueule pendant une semaine. Tu n'avais pas fait le rapprochement avec ta confidence indélicate, et avais mis mon humeur sur le compte de ma sénilité. Ben voyons. 

Les petits-enfants étaient de vrais petits monstres, je ne vois pas pourquoi ils nous enverraient un cadeau. Ingrats, comme leurs parents. Ils se fichaient de moi, comme s'ils avaient oublié le bon vieux temps. Moi, je n'ai pas oublié toutes ces balades, ces après-midis au square à escorter ces morveux pour qu'ils s'amusent avec d'autres petits morveux. Je ne vois vraiment pas pourquoi ils nous enverraient un cadeau. À moins qu'ils veuillent faire une mauvaise blague. Germaine que fais-tu ? Méfie-toi, ce colis doit être piégé ! 

Un autre feuilleton commence. Tiens, c'est curieux, je ne me souviens pas avoir vu la fin de l'autre. J'ai dû m'endormir un instant. Ça m'arrive de plus en plus souvent. Ou bien j'ai oublié ce que je viens de voir. Ça m'arrive aussi très souvent. J'oublie de plus en plus de choses. D'ailleurs en ce moment, tu m'énerves tellement à me faire patienter que je ne sais même plus pourquoi je t'aime. J'ai oublié. D'ailleurs est-ce que je t'aime encore ? Oui, oui, il y a une chose que j'adore chez toi. Mais quoi ? Aucune idée. Si seulement je pouvais m'en souvenir. « Pépé ! » Je t'entends gueuler depuis la cuisine. Ma pauvre, tu dois vraiment y mettre du tien pour parvenir à gueuler assez fort pour que je t'entende de si loin. J'espère qu'il ne t'est rien arrivé parce que je ne pourrai rien faire pour toi.

Ouf, te voilà qui arrives. Tu n'as plus le colis. Vilaine ! J'en étais sûr : tu l'as ouvert en douce. Tu ne m'as même pas invité au spectacle. Voilà, la seule occasion de briser un peu ma morne routine vient de tomber à l'eau. C'était bien la peine de me faire des devinettes. J'aurais mieux fait de continuer ma sieste. Je ferme les yeux, je m'entends déjà ronfler. Que c'est bon. Rien de meilleur que le sommeil. « Pépé ! Pépé ! » Bon sang, Germaine, tu ne vois pas que je suis occupé ? Il y a des moments où tu m'énerves, mais tu m'énerves ! Tu t'approches de moi, et t'assieds sur le canapé où je suis avachi. Toutes tes vertèbres claquent comme des boutons pression. Je n'entends pas, je devine. Voyons Germaine, le canapé est bien trop bas pour tes petites fesses fripées. Pense à ton dos. Tu souris. Pourquoi tu souris comme ça ? J'espère que... Oh non, tu recommences ! Tu hurles dans mes oreilles d'ancêtre : « Pépé, mon petit Pépé adoré, oh oui mon petit Pépé... Que tu vas être content mon petit Pépé ! » Non Germaine, ne me parle comme ça. Je ne suis pas un demeuré ! Je suis vieux, pas débile ! Tu m'agaces tellement ! Quelle peut bien être cette chose que j'adore chez toi ? Cette chose qui m'aide à m'accrocher encore un peu à la vie ? Si seulement je pouvais me souvenir... 

Tiens, qu'est-ce que tu agites comme ça sous mes yeux ? Voilà que tu te remets à faire des niaiseries : « Petit Pépé ! C'est pour toi le petit colis ! Regarde un peu ce que j'ai commandé à Royal Canin ! De la bonne pâtée spécial "Senior". Une nouveauté. Tu vas te régaler mon vieux Pépé ! 

»Ah oui, voilà. C'est pour ça que je t'adore ma Germaine. Si tu arrives encore à marcher jusqu'à la cuisine, va donc me préparer une bonne gamelle, j'ai un petit creux.




( Paru dans le recueil du concours : Ce que j'adore chez toi... )