5. Z'avez pas vu mon Chat ?

02/03/2022


La première année d'université touchait à sa première fin. Car, sans surprise, l'année serait redoublée. Et tout serait à recommencer. Les cours en pointillés, les bus manqués, l'angoisse des partiels à réviser sans matière première, et la pénurie de motivation. Mon stock de larmes pour cette première année perdue était écoulé. Maintenant c'était le début de l'été, et avant ma deuxième chance, j'étais en vacances.

J'allais travailler un peu, m'amuser encore, vadrouiller toujours.

Ah, et courir après mon Chat.

Lui, avait bien réussi sa première année, et entamait sa deuxième année de licence de casse-noisette professionnel, option fugueur.

Les premiers temps, je pensais que Miou-Miou me faisait encore la farce de l'arrêt de bus. Je le voyais traverser l'avenue avec la nonchalance de l'adolescence. Une paire de Doc à ses pattes, et des boutons d'acné autour de ses moustaches, et il aurait incarné l'image parfaite de l'ado rebelle à la révolte paresseuse. Il traversait l'avenue. Mais ne s'allongeait plus pour faire le beau. Il traçait dans des rues de l'autre côté. Il semblait connaître son chemin.

D'abord je ne me suis inquiétée que de la route, mais de toute façon je ne pouvais pas l'empêcher de traverser. Tu as déjà essayé d'éduquer un Chat, sérieux ? Plus tu lui mets de limites, plus il cherche à les lacérer, les gicler à coups de pattes. Un peu comme une gamine de 20 ans, rebelle et blasée.

Mais ce coquin, après son interprétation parfaite du dédain félin, disparaissait. D'abord un jour, une nuit, puis plusieurs jours.

Sale bête ! Moi qui voulais profiter de ma semi-liberté, en attendant ma prochaine rentrée, j'étais emprisonnée à cause de l'excès de liberté de mon Chat. Où était-il ? Pourquoi séchait-il nos rendez-vous câlins, sautait-il ses gamelles dignes du resto U, et dénigrait-il nos balades éducatives ? Je devais aller en soirée, ou j'en revenais et devais me coucher, peu importe. Je devais aller castrer le maïs, ou j'en revenais et devais chasser les araignées emmêlées dans mes cheveux, peu importe. Seules ces paroles roulaient dans ma tête : « Où est donc passé ce Chat ? Il va me rendre folle. Oh sale bête ! »

Alors, je faisais le tour du patelin, je toquais aux portes, je sonnais, je miaulais : « Z'avez pas vu mon Chat ? » Et voilà que je le retrouvais, à deux maisons de chez moi, ou plus loin, mais vraiment pas très loin, de l'autre côté de l'avenue. Monsieur avait choisi une autre baraque. Car, au choix, la baraque était plus grande, la bouffe meilleure, la compagnie plus féline. Ah, et le must, celle qu'il préférait : la maison où il n'était pas du tout le bienvenu, mais dans laquelle il voulait quand même installer ses bagages.

J'avais pas l'air bête, à réclamer à récupérer mon Chat qui avait pris ses habitudes ailleurs. Parfois je l'apercevais, installé à une terrasse. Tranquille, peinard, à faire sa toilette sans pudeur. Il me jetait un regard dédaigneux pendant que j'expliquais que, même s'il avait l'air bien chez les voisins, il était pourtant le mien. On lui ouvrait alors le portillon, et il revenait vers moi, tout naturellement. Comme s'il n'était jamais parti. Ou pire, comme s'il voulait me tester à l'épreuve des négociations pour le récupérer.

Une fois, il s'est installé dans une immense maison bourgeoise, mais pas pour occuper uniquement la chambre de bonne. Non, faut pas pousser. Monsieur avait choisi des esclaves à la hauteur de ses ambitions, des humains qui ne vivaient pas en colocation. Le maître des lieux m'avait ouvert la porte. Effectivement, mon Chat, disparu depuis quelques jours, vivait là. D'ailleurs c'était l'heure où il était de sortie. Il me faudrait repasser le soir, à l'heure de la pâtée, si je voulais le voir. J'ai cru que j'allais péter une fenêtre de sa maison plus bourgeoise et plus fenêtrée que la nôtre. Maintenant, il me fallait une heure donnée par un inconnu pour voir mon Chat ? S'imaginait-il que j'étais là en simple visiteuse mondaine ? Je voulais récupérer Miou-Miou ! Même s'il avait pris ses habitudes dans une maison de maître. Même si cet ingrat devait se gaver de pâtée de luxe, et se faire câliner par des corps enrobés de Chanel. Miou-Miou était en train de virer bobo. Sale bête !

Et surtout, il me gâchait ma liberté, à trop abuser de la sienne.

Chaque fois la même rengaine. Quand le propriétaire de sa maison par procuration ouvrait le portillon, Miou-Miou me rejoignait, me saluait d'un BROU BROU, et me suivait jusqu'à chez nous. Était-il complètement amnésique ce Chat, ou terriblement sadique ? Je le sermonnais : « C'est bien la dernière fois que je te cherche comme ça ! » Puis il restait avec moi pendant quelques jours de bonheur, et hop il repartait, et je devais enquêter, le pister, négocier, l'identifier par son tatouage. Et répéter encore : « Z'avez pas vu mon Chat ? »

J'en ai soudain eu marre de tous ces voleurs de Chats, qui donnaient de la meilleure pâtée, vivaient mieux, mais l'aimaient clairement moins vrai que moi. Tous des bandits qui faisaient semblant de ne pas remarquer son tatouage. Je lui ai donc mis un collier, avec mon numéro écrit en gros dessus. Dommage je n'avais plus de place pour écrire : « Donne pas à bouffer à mon Chat, ne lui fais pas goûter aux pâtées que je ne pourrais jamais lui payer, et ne l'embrasse pas après t'être parfumée, j'en ai marre que mon Chat pue Sephora en rentrant chez moi. D'ailleurs tu peux me le ramener s'il te plait, parce que je commence à avoir la flemme de le chercher. J'habite au… » Avouons que ça aurait été trop long.

L'idée d'un collier me semblait pas mal, pour dissuader de l'adopter, de le laisser prendre ses habitudes chez d'autres que moi. Hein que l'idée était bonne ?

Est-ce que je pouvais me douter que dans la foulée, Miou-Miou changerait de lubies et remplacerait les escapades dans les maisons bourgeoises par les escalades d'arbres de tout genre ? Tu ne vois pas le rapport n'est-ce pas ? Il n'y en avait pas, on est d'accord ?

Un soir, je suis descendue en trombe de ma chambre de bonne pour le rattraper. Il venait juste de se glisser dans la bouche d'aération, et de se faire ouvrir la porte d'entrée par une gamine de la résidence. Je voulais le pister jusqu'à sa prochaine famille, ou mieux le dissuader de filer encore. Va savoir pourquoi, au lieu de tracer vers la rue attenante à notre résidence, j'ai lancé un regard nostalgique à ce jardin, caressant de mes yeux les souvenirs de notre premier terrain de jeu à deux. Mes yeux se sont accrochés à un sapin, où pendait mon Chat, qui, je te rassure de suite, était encore en vie. Sinon mon livre s'arrêterait là, ce serait un peu con et surtout triste. Miou-Miou s'était coincé avec son collier. Collier super solide, numéro de téléphone encore visible, mais idée vraiment à la noix avec un chaton dans le genre du mien. Heureusement il était à hauteur d'homme, enfin d'enfant, puisque j'arrivais à le toucher, sans escalader le sapin. Je l'ai soulevé, tourné, je ne sais plus ce que j'ai fait, mais je crois bien que je l'ai sauvé. Il était sonné. Une bonne marque de collier autour du cou. Le collier a rejoint le harnais de nos débuts, la poubelle ou un tiroir à bordel, c'est du pareil au même : plus jamais !

Miou-Miou venait de perdre sa première vie. Je venais de perdre ma première année. Qu'est-ce qu'une année scolaire à côté d'une vie ?

Et puis, j'en étais convaincue, le Chat serait calmé après cette histoire. Je pourrais me concentrer sur ma propre liberté, et les territoires que je voulais explorer. Et lui, il resterait bien sagement à m'attendre à la maison.

Tu parles. Oh, satané Miou-Miou !

(Oui, réécoute Mirza, de Nino Ferrer !)



© 2020 Mathilde L, PAU
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