Temps mieux

11/12/2021


Cheveux blancs, maux de dos, inquiétudes d'adulte, et rêves d'enfant rangés dans un tiroir… Mais où est passée ma jeunesse ? Et ces bébés qui n'en finissent pas de grandir ? Alors qu'on m'appelle encore Mademoiselle à cause de ma tête de gamine, de mes cheveux d'Alice au pays des merveilles et de mes boutons d'acné ; je suis vieille. A moi les ringardises verbales honteuses pour l'interlocuteur, et aussi pour moi-même qui m'entends dire ce qui me faisait lever les yeux aux cieux des lustres plus tôt (des lustres c'est bien une expression de vieux, tiens). Me voici donc à lancer à de jeunes adultes : « Oh, tu as tellement changé, toi ! La dernière fois que je t'ai vu tu portais encore des couches ! » J'ai vu les autres grandir et je ne me suis pas vue vieillir. En un battement d'ailes de papillon, un enchaînement de quelques conneries et de jolis coups de cœur, me voilà vieille. Le temps a tout fait en douce, je me dis. Je n'ai rien senti passer, et pourtant tout. Oui, c'est tordu. T'as deux minutes à m'offrir ? Je t'explique 


Le temps est le plus grand paradoxe de notre vie. Tout à fait maîtrisable et absolument indomptable… Parfois on le prend, d'autres fois c'est lui qui nous prend, et nous surprend. Comme il est possible d'appuyer sur pause pour savourer l'instant, le temps peut décider d'appuyer sur l'accélérateur, de gribouiller notre planning, ou même de nous laisser entrevoir la fin… On ressent alors l'urgence de vivre et de profiter de quelqu'un, de quelque chose, qui menace de s'éteindre.


Le temps pour soi, consommé avec passion et modération, est si précieux. Surtout, quand il est désiré et qu'on a les moyens de l'étreindre. Ce moment de pause entre soi et soi est, sans conteste, le meilleur thérapeute. Chacun l'utilisera comme bon lui semble puisque c'est son moment à lui, et qu'il s'agit de ne pas le dilapider. Je parle en connaissance de cause. Après être devenue maman, lorsque j'ai enfin retrouvé un instant pour moi je ne savais qu'en faire. Je le donnais donc encore à mes enfants. Je préparais des repas pour plus tard, rangeais leurs petites affaires… Avec une double culpabilité : ne pas profiter de mon temps pour moi seule, et en toute logique de ne pas être près de ceux à qui je donnais ce temps sans qu'ils ne soient là. Les mystères de la maternité qui creuse ses sillons, sans doute… Plus tard encore, j'ai gaspillé ces heures de précieuse solitude devant des séries en retard, avalant bols de céréales et épisodes jusqu'à atteindre nausée et yeux exorbités. Puis j'ai enfin compris, même s'il m'arrive encore de fauter et de faire quelques gaspillages temporels… L'important pour tirer profit du cadeau de l'instant personnel c'est de faire ce qui semble le plus urgent pour se sentir Vivre, et se retrouver en tant qu'individu à part entière. Vibrer, prendre quelques heures de passion pour recharger les batteries. Un peu d'égoïsme pour gagner en altruisme. Du présent puissant pour un avenir serein…


Aussi, être seul pour s'éloigner, réfléchir. Cette idée peut être perçue comme ce qu'elle paraît : une simple banalité. Pourtant si le présent n'est plus partagé dans la sérénité, que le passé et le futur communs ne peuvent plus se conjuguer entre eux, la pause s'impose. Et doit être vécue intelligemment. Dans le calme et la réflexion (en passant peut-être par la colère). Le temps ne guérit peut-être pas tout, mais je suis convaincue qu'il apporte son lot de réponses et de consolations, surtout si l'on joue le jeu de la remise en question.


Quand l'heure est à la communion, l'instant se divise, se fragmente pour mieux se partager. Passer du temps ensemble c'est se sentir Vivre ensemble. Croiser nos routes respectives et se balader ensemble, dans le bonheur ou la recherche du bonheur. Faire, main dans la main, quelques pas de plus dans le présent et marcher vers notre avenir, et notre inéluctable fin.


Parce que c'est cela que signifie le temps. C'est ce qui nous sépare et nous rapproche de la mort. Le temps c'est cette notion délicieusement terrible qui nous rappelle que le sablier coule et qu'un jour incertain il n'y aura plus rien. Peut-être demain, dans dix ans, dans cinquante ans. Qu'importe la réponse, de toute façon à chaque vie son propre sablier. Le nôtre peut couler tranquillement quand celui de l'être aimé peut soudainement basculer dans le vide et se briser à jamais. Cette pensée me lance dans l'urgence. Vite, vite, trouver le temps d'être ensemble. S'aimer, réparer, rêver. Caresser les espoirs en l'avenir, sourire aux souvenirs communs, croquer dans le présent (et faire un peu moins la gueule).


Le temps ce n'est pas de l'argent. C'est le chemin de la vie, le sentier qui porte les empreintes de nos pieds marchant vers notre horizon. Cette ligne où tombent nos bateaux emplis de rêves et d'idéaux. Cette ligne où tout se termine.


Avant d'atteindre mon horizon, je veux profiter de ce temps qui file, fuse, et fane. Car, bien manié avec sagesse, il fera couler dans son sablier magique des pardons, des sourires apaisés, des réconciliations inespérées. Pour pardonner ce que je peux du passé, grandir, comprendre, progresser, mûrir, espérer, aimer, rêver. Parce que le temps nous rappelle chaque jour ; sur les nouveaux sillages creusant nos visages, sur les cheveux gris de nos parents vieillissants, sur les mains de nos bébés devenues géantes, sur leurs éclats de rire remplacés par leurs soupirs ; que tout file trop vite. Je supplie alors la vie d'avoir encore le temps de réparer ce que j'ai cassé et casse encore. De faire mieux. De comprendre le minimum du pourquoi de mon comment. De dire des pardons sincères, et de chasser mes regrets amers. D'être la meilleure version de moi-même, même si ce n'est pas la plus conventionnelle. D'être plus sage en termes de sagesse. Plus enfant en termes de joie enfantine.


Enfin, je dois laisser s'échapper cette phrase ringarde et d'apparence banale. Cette vérité pourtant indéniable, ce conseil véritable que je n'écoute pas assez souvent… « Le temps passe trop vite, profites-en ! »

PS : Voilà le résultat de mes insomnies. Un texte sur le temps, qui a grignoté ma nuit et m'a tenue en éveil, alors que je n'aspirais qu'à profiter de mes heures de sommeil. Une grande arnaque temporelle…


© 2020 Mathilde L, PAU
Optimisé par Webnode
Créez votre site web gratuitement !