Sortrer

20/04/2021

C'est ce drôle de confinement dedans / dehors qui m'a mis la puce à l'oreille... Il est temps que je te parle de ce syndrome que je nommerai « sortrer ». Nom choisi pour rendre hommage au Chat, meilleur premier rôle dans le film tragi-comique : Entrer, sortir, entrir, sortrer et cetera...

Il semblerait que mon comportement, souvent incompris, soit le même que celui du Chat. J'aime avoir le choix d'entrer et sortir, à ma guise, pour chaque domaine de ma vie. J'aime les portes ouvertes sur l'ailleurs, et l'opportunité d'hésiter. Ferais-je l'éloge de l'indécision ? Je n'oserais pas, non. L'indécision c'est un poil épuisant pour les êtres aimants qui nous ouvrent, à longueur de temps et par tous les temps, leur porte et leurs bras...

Comme ce fichu Chat, j'ai besoin de savoir que je peux sortir si je le veux, et faire quelques pas à l'extérieur de ma routine, de mon boulot, d'une relation qui tourne à l'orage... Alors que je pue l'ingratitude pour ceux que je laisse à l'intérieur; une fois dehors, je hume à plein nez le parfum de l'indépendance... Cette odeur de liberté plein le museau, je suis généralement vite prête à rerentrer dans ma vie et reprendre mes engagements. Maintenant que j'ai bien vérifié que j'avais le choix, je peux y retourner. Si la fuite est possible, alors je ne suis pas emprisonnée. Peut-être une façon de réagir à un sentiment d'emprisonnement dans ma petite enfance ? Puisque : « Chat échaudé craint l'eau froide »... Oh Freud, les Chats n'aiment pas les psys alors range ton carnet de notes sinon je le déchiquette à coup de griffes acérées.

Et que l'on ne s'avise pas de me retenir dans ses bras pour empêcher mes entrées et sorties. Attention, je crache, je griffe, je mords. Pour ma liberté je n'hésiterai pas à te mettre la pâtée.

Par souci de brièveté, je ne remonterai pas jusqu'à mon enfance. Eh non, Freud, ce n'est pas un prétexte pour esquiver le sujet. Les domaines récents et actuels où se manifeste mon syndrome sont bien assez nombreux...

Prenons l'exemple du domaine universitaire. Si tu as lu mes vieilles confidences, tu sais que j'allais en cours en pointillés, sur la pointe des coussinets. Ce que tu ne sais pas c'est que j'ai imposé plusieurs entractes à mes études. Je n'étais pas sûre de vouloir pleinement incarner le rôle de l'étudiante. Je descendais donc de scène, de temps en temps, pour vérifier ce que je voulais. Je me réfugiais alors dans un panier de paresse, pour bien maîtriser l'art de la sieste, jusqu'à m'ennuyer assez sévèrement pour trottiner jusqu'à un amphithéâtre de Lettres. Je m'enfuyais encore pour me plonger dans l'écriture, convaincue que cela pourrait me faire vivre, et trempée de déception jusqu'aux os, je retournais m'abriter à la fac. Une dernière fois encore, j'ai fugué pour mettre mes empreintes sur un chemin spirituel. Ça c'était ma sortie la plus théâtrale. J'ai salué tout le monde, attendu des applaudissements (en vain, mon public est si ingrat). J'ai tourné les pattes, comme si je n'allais jamais revenir. La blague. (Tu la connais, je te l'ai déjà faite avec le coup du rideau tombé sur mes confidences.) Je suis revenue en fanfare, deux mois plus tard. J'avais assez mûri pour me poser un peu et m'enfermer quelque temps dans le train-train qui permettrait de décrocher un diplôme.

Mon boulot c'est ma passion. Enseigner c'est ma maison. Je le sais maintenant, parce que je suis allée voir ailleurs plusieurs fois, et cela ne m'a pas du tout plu. Un Chat qui signe à vie pour la même gamelle, sans être allé en goûter d'autres pour comparer n'est pas un vrai Chat (ou alors il n'a pas accès à la porte).

Dans le couple, je danse le Chat-Chat-Chat. J'aime la routine, mais rythmée par quelques hauts le cœur. Je te rassure, je ne suis pas infidèle, je n'ai pas plusieurs familles. Souvent, je sors quelques instants de notre maison amoureuse, pour respirer la liberté. Je ne suis même pas sûre que mon homme s'en aperçoive. Et je rentre, en trombe, pour me frotter à ses jambes en faisant des « brou brou » de plaisir, parce que ces minutes seule m'ont injecté cette piqûre de rappel : je ne peux pas m'en passer, je l'aime, vite, il faut que je le lui dise. Enfin... Si son accueil n'est pas à la hauteur de mes espérances, je boude, et retourne dehors d'un air hautain.

Avec mes gosses, promis, je ne suis pas chien. Je ne les suis pas partout en ronflant de bonheur, en bavant de félicité, en me tortillant de joie à l'idée de jouer. Je suis Chat. Je joue quand j'ai envie, et si ça crie trop à l'intérieur pour une histoire de chouchou volé, de dessin déchiré, de bol bleu au lieu du bol rouge, je file dans le jardin. Puis je reviens quand le climat est plus serein, et je feule si nécessaire.

Le Chat est un être supérieur, normal qu'il nous regarde d'un air suffisant. Il n'est pas ingrat. S'il fuit respirer le parfum de la liberté c'est pour, au retour, mieux apprécier celui de l'être aimé. Et s'il reste sur le pas de la porte, c'est parce que c'est là le symbole idéal de son indépendance, le lieu sacré de sa liberté.

Et puisqu'il faut appeler un Chat un Chat : #Je suis Chat. #Sortrer c'est être libre.