4. On est bientôt arrivés ?

26/02/2022


Vers sept huit mois, c'était super. On était comme des meilleurs copains, on vadrouillait ensemble dans le quartier. Le tour du jardin bourgeois, c'était de l'histoire ancienne, un jeu de bébé. Nous étions grands maintenant. J'avais le droit de l'accompagner.


Acheter ses clopes, rejoindre ses potes au parc, traîner ses Doc Martens sur le bitume pour écraser ses envies de révolte. Nous étions à égalité, côte à côte sur les trottoirs de Pau. Les passants se retournaient sur nous. « Extraordinaire ce Chat qui suit sa maîtresse, on dirait un chien. » Non, mais ça va pas ? Ce n'était pas ma maîtresse, mais ma pote, et est-ce que j'avais vraiment une tête de chien ? On secouait les épaules avec dédain, et on continuait notre chemin, marchant à égalité sur les sentiers de la liberté.


Je lui faisais des farces qu'elle adorait. Je lui servais une excuse sur un plateau pour ne pas aller en cours. Je t'explique. Quand elle se rendait à son arrêt de bus, destination la fac et son année déjà fichue, je la suivais en cachette. Trop drôle. Alors qu'elle traversait la route pour choper le bus, je sortais de ma planque et je traversais aussi l'avenue, du même pas nonchalant que le sien. Je lui jetais un coup d'œil blagueur, avant de m'allonger au milieu de la route. Trop drôle. T'aurais vu sa tronche ! Je sentais le cocktail explosif lui monter au visage. Elle était flippée, elle craignait que je me fasse écraser. Et en même temps, elle était ravie. Il fallait vite me sauver et me raccompagner à l'abri, elle ne pourrait pas monter dans son bus, elle raterait les cours. Mais ce ne serait pas de sa faute… Elle accourait pour me choper, et me ramenait à la maison, en râlant, pour la forme. Et hop, avec ma blague, je l'avais gagnée pour la journée ! A nous la liberté partagée !


Puis ça a dégénéré.


J'aurais dû m'en douter, malgré ses airs de poupée de cire. Celle qui fichait ses petits chats dans ses landaus, enfant, et leur trifouillait les oreilles avec sa panoplie de véto, n'avait pas changé. Elle a voulu améliorer notre petit jeu, quitte à tricher, à me donner un autre rôle à incarner. Elle a voulu que je devienne sa peluche. Pire, elle a voulu que je parcoure le monde, autrement que sur mes propres pattes.


Et voilà, elle m'a collé dans des landaus motorisés tous les week-ends. Dans le fond, c'est vrai que ça aurait pu être fun. Emmêler les élastiques de nos libertés, et se balader dans le monde entier. Parce qu'on s'aimait. Mais dans la forme… La bagnole, les apparts que je ne connaissais pas, la bagnole surtout. Non. Je t'ai déjà dit que j'étais malade en voiture ?


Elle voulait profiter de sa jeunesse, tu comprends, et vadrouiller avec son Chat dans les bagages. « Partir en road trip avec Miou-Miou. » Vraiment, quelle enfant ! Elle allait jouer au théâtre à Bordeaux, et à la grande dame sur la côte landaise. Tout n'était que jeu et diversion pour éviter d'évoquer son année d'université, dont la partie était perdue d'avance. Elle rêvait d'aventure, et plus vraiment d'études de littérature.


Tu parles d'une aventure, une torture ces voyages, oui. Je faisais la toupie dans la bagnole de ses copains. J'étais malade comme un chien, cet être inférieur et dominé par son esclave, la honte. Je miaulais tant que je pouvais, je hurlais : « On est bientôt arrivés ? ». Et elle, ou n'importe lequel de ses copains conducteurs, montait le son pour étouffer mes plaintes. Led Zeppelin, Janis, du jazz, du rock, n'importe quoi mais plus fort que moi. Même les cacas et les vomis ne parvenaient pas à arrêter le manège infernal du voyage de l'horreur.


Elle était fière une fois arrivée à destination. « J'ai amené mon Chat à Bordeaux, Capbreton, Toulouse, bla bla bla… » Toujours la même rengaine. Et elle me prenait dans ses bras, pas même écœurée par mon sale état, pour me conduire vers un nouvel appart. Alors, là, je me vengeais sévère. Ce n'est pas parce que je n'avais plus mes noisettes que je n'étais plus Casse-Noisette ! Arrachage de tapisserie, pétage d'oreilles avec mes cordes vocales, cavalcade au milieu du sommeil alcoolisé des étudiants fêtards. Et même une fugue. Elle m'avait amené dans une petite maison, avec une terrasse. Au loin, l'odeur des pins et de l'océan m'avaient attiré. Je voulais palper de mes coussinets le sable landais et y déposer mon offrande. Je l'ai fait flipper. Je suis rentré parce que j'avais la dalle. Elle croyait que j'étais revenu parce que j'avais reconnu ses sifflements. La blague. Elle ne savait pas siffler. Enfin, si les verres de vin blanc, ça, elle savait se les siffler. Je me suis tapé une énorme gamelle au retour, pas de limite, elle était trop contente de me retrouver. Si j'avais su qu'elle allait aussitôt m'enfermer dans la voiture, j'aurais moins bouffé.


Une demi-heure après le début du retour, mes croquettes ont fait un voyage retour elles aussi. Quel gâchis. Je lui en ai voulu, si tu savais. Je t'ai dit que j'étais malade en voiture ? Comme un chien. Ce trajet a été mon dernier pendant un long moment. Merci Dieu des Chats de m'avoir offert ce super pouvoir qui m'a libéré de ces jeux de voyage non désirés. Super caca, super vomito, plus aucun poto ne me voulait dans sa bagnole : banco ! J'avais gagné l'interdiction de monter en voiture : jackpot !


Lors de ce dernier trajet, j'ai bien réfléchi à ma stratégie. Du vomi plein les moustaches, l'idée de revanche chatouillait mes vibrisses. La liberté gratouillait mes coussinets. Sitôt rentré, je repartirais. Comme les croquettes, un peu avant, dans la voiture. Tu as saisi la métaphore ?


Elle voulait jouer ? On allait jouer ! A trappe trappe et à cache-cache. Elle ne se doutait pas à quel point je serais super fort. Et moi je ne me doutais pas qu'à cause de mon fichu tatouage de taulard, et de son amour hargneux pour moi, elle me retrouverait toujours.


Ensemble, on allait maintenant jouer un sacré numéro.



© 2020 Mathilde L, PAU
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