Dépression

28/09/2021


Elle arrive le plus souvent sans prévenir, mais parfois on la devine, menaçante, à l'horizon. Il semble alors encore temps de ruser pour limiter ses dégâts : faire la planche et se laisser porter sur le flot de larmes qu'elle déclenche, s'enfermer dans une combinaison de mutisme, ou bien plonger, tête la première, comme si souffrir un grand coup pouvait éviter de se faire fracasser par la prochaine série de vagues…

Et puis, c'est trop tard. Tu es dedans, jusqu'au cou, et même encore plus haut.

La dépression régurgite en plein dans ton cœur, les relents du passé. Ton triste passé te trempe en entier. Les mauvais souvenirs ouvrent leur plaie béante, suintante. Et ton passé heureux devient malheureux. Les bons souvenirs, aigris par la pourriture dépressive, se teintent de deuils et de regrets.

Une partie de toi a disparu, aspirée dans les abîmes de la dépression. L' âme, si abstraite, si légère et pourtant si lourde, n'est plus là. Elle navigue dans un océan tempétueux de souvenirs amers, elle se fait rouler par le vague à l'âme. Vague à l'âme, non c'est un euphémisme… Tsunami à l'âme, serait plus juste. Tsunami qui soulève le cœur et projette des peurs et des pleurs. Le malheur fait partie du voyage, le malheur fait partie du naufrage.

Le corps, physique, est toujours là, dans le présent tout flageolant. Tes yeux arrivent peut-être à regarder le présent, ou à faire comme si. Ta bouche sourit peut-être, de manière automatique. Tragique automatisme. Tandis que le cerveau bouillonne ; que le cœur tremble, se fissure, se casse, et se brise en mille éclats de regrets et de remords ; le corps peut feindre le calme plat. Et pourtant, tu es à deux doigts de chavirer. Chavirer… Chavirer, quand on navigue dans le courant de la dépression, c'est risquer de couler. Toucher le fond, et rebondir pour les plus chanceux. Toucher le fond, et y rester un moment, ancré dans les abysses de l'amer. Toucher le fond, et laisser ses poumons s'emplir du pire. Toucher le fond et ne plus jamais revenir…

Le passé est mauvais. Regardons le présent alors ! Sage conseil, vain conseil. Quand on se débat pour ne pas se noyer dans le passé, le présent c'est la surface qu'on aperçoit entre deux vagues sur la gueule, entre deux gorgées d'eau salée avalées contre notre gré. Le présent n'est qu'un son lointain, derrière le fracas assourdissant de l'océan d'angoisse. Un son qui semble joyeux, futile, idiot certainement, et surtout inatteignable… Le présent urgent du noyé c'est de survivre à la noyade. Le présent pressant du dépressif c'est de survivre à la dépression. Le reste on s'en fout. Ces rires, ces instants de joie ou de réflexion alentour, ce sont des morceaux oubliés du passé, des miettes espérées du futur. « Pas maintenant, c'est impossible, je me noie ! », voudrais-tu crier à ceux qui t'attendent dans le présent. Mais, la bouche pleine de maux et de larmes, aucun mot ne sort. Ou bien, ils sont si petits, si incompétents. J'ai besoin de temps. Je préfère qu'on se voie plus tard. Je suis fatigué. Des phrases pleines de bulles, ingurgitées, régurgitées. Des phrases prises à la légère, car elles sont banales lorsqu'elles sont attrapées par des esprits affranchis de toute dépression, des esprits emprisonnés dans l'incompréhension. Des phrases qui en amènent d'autres, des banales aussi, des terribles. Tu pourrais faire un effort. Enfin, tu as tout pour être heureux ! C'est une question de volonté.

Cet échange de mots est l'illustration parfaitement dramatique de cette réalité : le noyé et le bon nageur ne s'entendent pas, le bruit des vagues n'est pas le même, le sens des mots n'est pas le même.

Et le futur ? « Mais quel futur ? », grondera la dépression. Comme si tu méritais un futur. Et si tu en avais un, comme si tu méritais un futur auquel t'accrocher. Il serait forcément mauvais, alors, les yeux embués, tu décides de jeter ton regard ailleurs. Avant l'attaque de panique. Parce que... Et si c'était pire ? Et si tu ratais encore tout ? Et si, en plus de te couler toi tout seul, une fois de plus, si tu crashais carrément un avion rempli de ceux que tu aimes ? Et si… Et si ? Et si, finalement il ne valait mieux pas rester au fond à t'écraser dans le sable mouvant, à sentir ton corps s'enfoncer et ton âme s'échapper ? Non, le futur n'est pas un allié pour vaincre la dépression…

Et ceux que tu aimes ? Tes proches te donnent parfois, malgré eux, envie de te laisser couler à pic. Parce que leur incompréhension, leurs sous-entendus, te harponnent le cœur. Tu voudrais tant être près d'eux, mais pas comme ça. Vide telle une huître sans perle, nu telle une huître sans coquille. Là, tu n'es pas visible, tu n'es pas apte à socialiser, parler, sourire. Tu te noies, tu ne peux pas tout faire en même temps.

Et puis, t'aiment-ils vraiment ? Parce que la dépression t'inonde. T'accepteront-ils, tout trempé de larmes inexplicables ? Tout salé de regret inexprimable ? Tout ensablé de colère injustifiable ? Tout fripé de ne plus vouloir exister ? Et toi, tu les aimes. Tu les aimes tellement que tu ne veux pas mouiller leur joli présent. Parce qu'évidemment leur présent est tout sec, tout propre. C'est l'image floutée du noyé qui aperçoit les bronzeurs sur la plage… Tu ne veux pas mouiller leur serviette, une fois de plus. Tu ne veux pas que tes larmes et ta tempête s'emparent d'eux. Tu refuses qu'ils souffrent, et tu souffres de songer à la souffrance qu'ils ont eue, qu'ils ont, qu'ils auront, à cause de toi. Chacune de leur parole d'amour est une claque de culpabilité. Parce qu'ils t'aiment et que tu n'es pas à la hauteur. Chaque proposition d'aide est un pari risqué qui mettrait en péril leur équilibre pour seulement t'empêcher de ne pas périr. En vaux-tu vraiment la peine ? Mérites-tu que des gens plongent pour te ramener au bord, le temps de reprendre ton souffle ? Mérites-tu de ne pas couler ?

Oui, oui, oui, tu le mérites. Tu le mérites !

Tu es submergé. Ton âme, ton cœur, ton corps sont comme le bois flotté : frappé, secoué, fustigé par la tempête dépressive. Tu ne le vois pas encore… Mais sur le rivage, quand tu seras prêt, qu'une petite vague d'espoir te portera, des mains t'attendent. Des fragiles, des douces, des fermes, des courageuses… Celles de parents, amis, enfants, ou inconnus… Elles t'aideront à te faire cracher le passé infiltré dans tes poumons. Elles te feront sortir des flots de dépression, par la bouche, les yeux et les narines. Elles te ranimeront et te donneront envie de plonger dans le présent et dans le futur, ou d'y tremper seulement ton pied. Qu'importe, la dépression sera chassée…

Tu sais qu'elle reviendra sans doute, parce que c'est ainsi. Il y a des marées hautes et des marées basses. La dépression ne s'efface jamais, elle recule, et se rapproche, menaçante et fascinante à la fois, comme un monstrueux tsunami d'émotions… Mais tu pourras souffler, et sécher. Un peu de paix après ce combat gagné contre cette bête féroce qui t'a touché, mais pas coulé.

Et nous, les rescapés, les semi-emportés par les ondes de la dépression, les insubmersibles… Et si nous décidions de changer les codes ? Si nous apprenions à déchiffrer le message de notre proche ? « Ça va pas fort désolé, je préfère reporter… » Si, au lieu de se concentrer sur notre déception, on se concentrait sur la dépression ? C'est une maladie, ce n'est pas un état d'esprit, une humeur, une excuse. Soyons à l'écoute, ne jetons plus de bouées crevées, de : C'est une question de volonté. Et lançons de vraies bouées : J'arrive. Je suis là, si tu as envie. Je t'aime. Qu'importe que tu ne t'aimes pas, moi je t'aime, contre vents et marées…

Brisons le tabou de la dépression. Trop de proches restent au fond de l'eau, pour toujours. Trop de proches s'accrochent une ancre au pied, pour couler plus vite et ne plus gêner. Ne les laissons plus se noyer. Et nommons les maux avec les vrais mots.

#dépressionc'estsonnom