Confidences d’une confinée 3 Le Chat

Numéro trois : Le Chat

Un Blédine, un Ketchup, un Batman, une Pchitt et enfin un Miou-Miou, le Chat a toujours participé à mon bonheur. Au point de mériter une majuscule, oui. Ne lui dis pas que je lui en mets une, il serait capable de vouloir s'en libérer. Oui, le Chat se fiche de la gloire de la majuscule, comme de sa première puce. Ce qui compte pour lui c'est l'ingratitude, pardon l'indépendance.

Petite, je baladais mes Chats dans mes landaus de poupées, les auscultais avec ma panoplie de docteur, les baladais sur les chemins (ou bien c'était eux qui me baladaient ?). Ils épongeaient mes larmes dans leurs poils et chatouillaient mon enfance de leurs petites moustaches et de leurs instants de folie.


Et puis, Miou-Miou est arrivé. Je pourrais dire qu'il est entré dans ma vie, mais je parle d'un Chat, alors non. Il est entré, sorti, entré, a hésité sur le pas de la porte, est sorti, entré, et enfin avec la vieillesse, il a décidé que courir les croquettes ailleurs était plus usant qu'un peu de fidélité. 

Miou-Miou a été mon premier colocataire. C'était un sacré compagnon, câlin, drôle. Même s'il n'en fichait pas une à l'appart, pire que le coloc humain que j'ai eu par la suite, c'est dire. Même s'il vivait à l'envers et retournait l'appart la nuit, pire que le coloc humain que j'ai eu par la suite, c'est dire. Sociable, il trônait au milieu de la table de ma petite cuisine et assistait, impassible, hautain, à nos soirées étudiantes du jeudi soir.


Si le Chat te donne son amour, c'est que tu le mérites vraiment. Rien n'est dû, pas comme avec un chien. D'ailleurs tu sais que tu n'es pas son maître, hein ? Evidemment c'est lui le maître, et s'il reste près de toi, c'est que tu bosses bien. Sois fier, souris et aboule la pâtée.


Je n'ai pas dû être une esclave modèle les premières années, car il a fugué un nombre de fois nettement supérieure à son nombre de vies. Il a vécu dans des maisons bourgeoises, des apparts miteux voisins au mien, des familles pleines de Chats. La ville de Pau, a plusieurs fois vu sa photo placardée sur les poteaux. On me le ramenait, il rentrait tout seul, j'allais le chercher... Le jeu en valait la chandelle, chaque retrouvaille me remplissait de bonheur. Même quand il est revenu obèse, après avoir abusé de la naïveté d'une Mamie qui donnait de la pâtée à tous les Chats errants du quartier. Pauvre Mamie, tu t'es bien fait rouler. Tu n'avais pas vu le tricheur planqué au milieu des orphelins ? Peut-être même étaient-ils tous des tricheurs ?


Lorsqu'il n'était pas infidèle, il me suivait partout. Au parc Beaumont, pour mes soirées entre amis, il épiait les canards quand on buvait du pinard (je n'avais pas retenu la leçon apprise chez mes grands-parents, tu vois). Et puis il rentrait à mes côtés. J'étais tellement fière, si tu savais ! Il m'avait choisie, j'étais l'élue. Il n'avait laissé aucun inconnu l'approcher de toute la soirée, et c'était avec moi qu'il rentrait !


Miou-Miou est mort plusieurs fois. Si les Chats ont neuf vies, Miou-Miou a trouvé le code pour tricher et avoir un bonus. Tu as le droit de ne pas me croire. Chaque fois qu'il est mort, il est revenu plus fort. Il est tombé du sixième étage. J'ai des témoins, je te jure. Il est aussi tombé du troisième, ou il a sauté, va savoir. Même pas mal. Il s'est fait croquer une oreille, il s'est pendu avec son collier, il a bouffé une chauve-souris vivante ("true story", j'ai un témoin humain, vivant, aussi)...


Miou-Miou a mûri avec moi, ou l'inverse. Quand j'étais encore instable, il l'était aussi, je titubais, j'hésitais, il voguait de gamelles en gamelles.

Lorsque je me suis posée dans un nouvel appart avec une envie de stabilité, il m'a prouvé son désir de se poser et d'être un meilleur coloc. Il est allé chiper un steak chez le voisin : désormais il se chargerait des courses.

Et puis, je suis tombée amoureuse, pour de vrai. Il a accueilli à pattes ouvertes ce nouvel esclave.

Enfin, j'ai eu des enfants, il s'est écrasé docilement sous les caresses pressantes, laissant les petits doigts collants le pincer. Malin il se doutait sûrement que ces mêmes petits doigts seraient très vite capables de remplir la gamelle à volonté.


Aujourd'hui, il prend du poids et moi des rides, à chacun sa façon de vieillir. Fidèle, ou trop rouillé pour courir les rues, il reste à mes côtés, à nos côtés. On a tous deux acquis une certaine sagesse. On profite, comme un vieux couple, on a cessé de se faire des sales coups, de se laisser tomber, de se faire peur. On profite...


Le Chat a tout compris. C'est une leçon de bonheur à lui tout seul. S'allonger sous un rayon de soleil, faire honneur à sa gamelle, s'écraser sous les caresses. Le reste ne compte pas.