Confidences d’une confinée 13 Le parfum des êtres chers

Numéro treize : Le parfum des êtres chers

Gamine, je voulais être nez quand je serais grande. Faut reconnaître que la nature m'en a attribué un gros et grand, il avait le costume parfait pour incarner un métier à lui tout seul.

Un Noël, j'avais reçu un jeu qui s'appelait Mademoiselle Parfum. Je l'avais demandé parce que j'adorais la pub' à la télé, et surtout la musique de la pub'. Trente ans plus tard je l'ai encore dans la tête : Mademoiselle Parfum, Mademoiseeeeeeelle Parfuuuuuuuum ! Lobotomie réussie, bravo aux concepteurs de la pub. C'était un jeu formidable, un petit laboratoire avec plein de petites fioles de vanille, pomme, lavande... Je m'amusais à mélanger les potions afin de créer les nouveaux Jean-Paul Gaultier. Comme toutes contrefaçons, mes inventions étaient mauvaises. Ça s'est très vite terminé sur une nausée instantanée dès que j'ouvrais la boîte des fragrances. Le jeu était fini, je ne pouvais plus le sentir. Ma première vocation venait de mourir. Mais mon nez n'avait pas dit son dernier mot : il resterait à jamais le premier à se souvenir. Mon nez veut toujours être sur le devant de la scène.

Grâce à lui, j'ai pu apprécier pleinement le parfum de ceux que j'aime. D'abord, celui de ma mère, celui de quand j'étais petite et que je me nichais encore contre son cou. Un délicat mélange de crème hydratante Mixa et de son parfum 8ème Jour. Elle me mettait quelques gouttes de ce dernier dans un mouchoir, pour les jours où je déjeunais à la cantine. Je pouvais éponger mes larmes et respirer son odeur sur le chemin du réfectoire. Mes copines me jalousaient ce petit trésor maternel et devaient se débrouiller sans mouchoir. J'étais bien embêtée pour elles, car l'odeur d'une maman ça ne se partage pas. Si tu savais, j'ai été tellement triste quand elle a abandonné ce parfum pour un autre. C'était comme un deuil, je me suis sentie complètement perdue.

Je me souviens aussi du parfum des disparus. Celui de Papé. Brut de Fabergé. On le lui offrait chaque Noël à tour de rôle avec mon frère. Chaque Noël, il faisait mine d'être surpris en déballant son cadeau, et nous, nous faisions mine de croire à sa surprise. Je n'ai pas oublié non plus le parfum de Mamé. Je vais te confier un secret : je l'ai encore. C'est un trésor olfactif que j'ai découvert un ou deux ans après son départ. J'ai retrouvé, au fond d'un placard à bazar, une grosse boîte de bijoux fantaisie. À l'intérieur, il y avait quelques uns de ses gros colliers. Et son parfum. Il m'a sauté aux narines et fait voltiger le cœur. Je l'ai reniflé un grand coup, puis j'ai vite refermé le couvercle pour ne pas qu'il s'échappe. Ça fait quelques temps que je ne l'ai pas respiré de nouveau, et t'en parler me donne envie d'y plonger mon nez. Tu crois que ça vieillit bien le parfum en boîte ? Qu'il va rester encore quelques années ? Il faudrait que je demande à tous ceux que j'aime de mettre leur odeur sous cloche...

Celles que mon nez préfère par-dessus tout, parce qu'en plus d'être envahissant il est capricieux, ce sont les odeurs authentiques de mes proches. Alors évidemment je ne parle pas de mauvaises odeurs authentiques, contre lesquelles nous devons tous, plus ou moins, lutter. Je parle de senteurs douces, pas agressives. De ceux qui ne se parfument pas, qui changent régulièrement de savon, de lessive, de shampoing, mais qui portent pourtant une odeur bien à eux, comme une signature olfactive. C'est un mystère qui me fascine...

Si tu as des enfants, tu peux mesurer la particularité de ces odeurs sans artifices. Tu te souviens peut-être de la première fois que tu as humé ton bébé ? Tu l'as senti et tu l'as reconnu, non ? Aujourd'hui encore quand je vais voler un baiser aux joues tièdes de mes filles endormies, je m'en mets plein les narines. Tu ne vas pas me croire, mais l'une sent la chocolatine et l'autre le croissant chaud. Il n'y a absolument aucune explication rationnelle à l'analogie qu'a détecté mon nez. Non, je ne les nourris pas exclusivement de viennoiseries, même si ça leur plairait bien. Elles ont ce parfum naturel depuis bébé et je n'ai pas hâte qu'elles se recouvrent le corps de maquillage, lotions et spray qui le parasiteront. J'aurai bien trop peur de perdre leur essence.

Je vais te faire une confidence, mon nez me rend un peu tyrannique avec mes êtres chers. J'aime tellement le parfum authentique de ceux que j'aime que j'interdis à mon homme de se parfumer. Pourtant, j'imagine que son odeur n'a rien d'exceptionnel. Mon entourage m'a déjà loué sa gentillesse ou sa patience, mais on ne s'est jamais extasié de son excellente odeur. Enfin, personne ne s'est exclamé : Oh la la, tu l'as bien choisi, il sent trop bon !

Tu sais qu'un Noël il m'a offert du parfum ? J'étais vexée comme un pou. Comment ça, un parfum, pourquoi ? Et mon odeur authentique, elle ne te plait pas ? Apparemment son nez et le mien n'ont pas les mêmes valeurs...

Ceux que j'aime d'un peu plus loin, qui me sont moins familiers, ont aussi une inscription olfactive dans ma mémoire. Mon nez ne s'arrête jamais de bosser, il doit être un peu vexé que j'ai abandonné la carrière qui portait son nom. Je suis capable de sentir une personne derrière moi et de la reconnaître, sans me retourner. Ce ne sont pas des yeux que j'ai dans le dos, c'est un nez. Que dis-je ? C'est un roc ! C'est un pic ! C'est un cap !

Tu sais que même l'odeur de mon Chat est unique ? Lorsque ce fainéant ronfle plusieurs heures sur notre lit, son parfum remplit la chambre. On a l'impression d'entrer chez lui en allant se coucher, tu vois ? Ça sent notre Chat, ça sent le dodo de Miou-Miou. Je sais déjà que cette senteur-là, tout comme son poids sur mes pieds la nuit, me manquera terriblement quand il ne sera plus là. Alors, je fais comme mes enfants, je plonge mon nez dans sa fourrure et je me shoote de son odeur de dormeur.

Et puis, je relève ma tête et j'éternue. À chaque fois je me fais avoir. Ce fichu Chat est une véritable boule d'allergènes.