Confidences d’une confinée 9 Écrire

Numéro neuf : Écrire

Ce n'est pas tricher que de te dire que j'écris depuis que je sais écrire.

J'écrivais des récits rocambolesques et des tranches de vie alors que j'avais à peine commencé la mienne. Je puisais mon inspiration dans mes bouquins préférés. Mes histoires se déroulaient souvent sur des îles désertes, où des enfants se bâtissaient des cabanes en deux temps, trois mouvements, et cinq cents fautes d'orthographe. Parfois il était question d'une petite fille, très en colère contre ses parents, qui fuguait de la maison, avec un baluchon sur le dos et de quoi survivre plusieurs mois (soit : deux culottes, un paquet de gâteaux et une brosse à dent). Toute ressemblance avec des personnes existantes ou ayant existé était purement fortuite...

Je maîtrisais aussi peu l'orthographe que le maniement de la machine à écrire, mais le plaisir d'écrire était déjà bien niché dans mes tripes. Je voulais être écrivain. Je serais écrivain. Je ne savais pas comment on faisait pour le devenir (je ne le sais toujours pas d'ailleurs, si tu peux me dire à quel moment on peut prétendre l'être, ça m'aiderait). Alors je jouais l'écrivain. Je tirais ma petite langue en m'appliquant à taper à deux doigts les aventures de mes personnages. Je notais des titres de romans dans un carnet, afin de ne pas oublier les livres que j'écrirais plus tard. 

Toute mon enfance, j'ai noirci des journaux intimes, que j'ai brûlés plus tard. L'utilité n'était pas la relecture à l'âge adulte mais l'exutoire à l'âge tendre. Je crachais à l'encre noire ma colère, j'imbibais les pages de mots larmoyants, je colorais mes carnets de rêves d'avenir. L'écriture était mon refuge. Plus, l'écriture me servait de tuteur, pour continuer à grandir malgré tout. Elle m'offrait une épaule sur laquelle pleurer et des pages d'espoir à remplir. Une armoire magique que je pouvais déguiser à ma guise... 

Toute ma vie, j'ai préféré écrire que parler. Encore aujourd'hui, je ne prendrais pas un micro pour te faire mes confidences, je ne te les chuchoterais même pas à l'oreille. Je préfère que tu me lises, c'est plus intime, tu vois ? Mes conflits ont presque toujours été réglés par écrit, mes déclarations d'amour déclamées sur papier, mes pardons rédigés. 

Lycéenne et étudiante, je passais des nuits à écrire. Des poèmes, noirs, très noirs. Puis ce roman qui m'habite depuis vingt ans, et qui est, à l'opposé de ma poésie, optimiste et lumineux. Ces souvenirs solitaires sont si précieux. Je me prenais pour Carrie Bradshaw (Mais si : l'héroïne de Sex and the City), à écrire, en pyjama. Un cendrier fumant et une tasse de thé refroidi posés près de l'ordi, des feuilles volantes et des milliers de carnets de notes... Un bonheur impartageable, dont je tente pourtant de te donner un petit bout de souvenir. Si tu savais... J'étais dans un état second. J'écrivais Le Châtiment de l'ange. Les yeux ronds et secs, hypnotisés par l'ordi. Les mains tremblantes de trop boire de thé, trop fumer, trop écrire. La tête dans les nuages comme mon héroïne qui caresse le ciel en poussant. 

Plus grande, ça m'est arrivé de nouveau. Un grand plongeon dans l'écriture, où ma vie tournait un temps encore autour de Comme l'arbre. Mon bouquin avait changé de nom. Pendant des semaines, j'écrivais, imbibée de thé, noyée sous les notes et petits carnets, écoutant en boucle la BO de mon livre. Écrire pour ne pas oublier, mes rêves et mes promesses d'enfant.

Écrire me remet toujours sur mon chemin. Lorsque file la vie, que mes fils s'emmêlent, que tout se déroule trop vite, je m'oublie. Qui suis-je ? Qu'est-ce que je veux ? Où est-ce que j'en suis ? Alors je pose mes mains sur le clavier, pause un instant ma vie et laisse courir mes doigts pour me retrouver.

Ces temps-ci j'écris pour Résister...

Ne me souvenir que du plaisir de l' Essentiel.