Confidences d’une confinée 26 La fable des chaussures mouillées

Numéro vingt-six : La fable des chaussures mouillées

J'ai toujours aimé les fables, laisse-moi t'en offrir une. Ne t'inquiète pas, tu auras une confidence avec.


Ce qui ne tue pas rend plus fort,

Le ridicule ne tue pas,

Donc le ridicule rend plus fort,

Et incite à bien ordonner ses pas.

(Je fais comme La Fontaine, je mets les morales à ma guise, au début ou à la fin, c'est moi la fabuliste aujourd'hui. D'ailleurs, j'abandonne ici l'écriture versifiée.)


Après la morale, voici le récit. Passe ton costume de gueux, nous allons nous balader au Moyen Âge, enfin pas loin, dans un amphithéâtre de Lettres un jour de partiel de littérature médiévale. C'était il y a fort longtemps, l'époque où j'avais vingt ans, et un look que je voulais à la Janis. Je portais des bottes en velours rose pourpre, avec de jolies fleurs sur les côtés. Très seventies, tu vois ? Il pleuvait ce jour-là, détail important.

J'étais fière de moi, j'avais bien révisé les cours auxquels je n'avais pas assisté pour cause de "bus loupé "(file vers ma confidence numéro vingt si tu ne comprends pas de quel bus je parle). Ma copie me satisfaisait. Même si j'étais dans les premières à finir, je ne voyais pas l'intérêt d'attendre pour la rendre. Je ne voyais pas non plus l'épée de Damoclès au-dessus de ma tête. Perdue à mi-chemin entre le XIIe siècle et l'heure de la sieste, je me levai pour me rendre tout en bas de l'amphi, et déposer mon Saint Graal, ma dissert' en trois parties bien distinctes.

J'entendis d'abord le bruit annonçant la chute. Un glissement strident, provenant de mes belles bottes mouillées, résonna dans l'amphi aussi rempli que silencieux. Je compris, au son, que la suite ferait mal, à mon ego pour sûr, et sans doute à mon derrière. En effet, je me retrouvai sur les fesses, dès la troisième marche de la descente. J'entendis quelqu'un jurer, lancer le mot descendant de puterelle, tu vois duquel je parle ? Un malotru avait osé proférer un juron dans l'amphi des lettrés et bien élevés ! Sacrilège ! Les fesses par terre, je trouvai ce mot fort vulgaire, mais quand tous les yeux, outrés, se braquèrent sur moi, je compris. Le gros mot c'était moi qui l'avais lâché, en même temps que j'avais perdu mon équilibre et ma dignité. Il était sorti tout seul de ma bouche, le saligaud, s'enfuyant, comme mes bottes, en quête de liberté.

Je me remis debout, luttant contre mes semelles glissantes. Je repris le contrôle de ma bouche et de mes chausses, l'une pour qu'elle reste close, les autres pour qu'elles avancent ensemble, et pas chacune dans une direction opposée. Je n'eus pas le courage de ramasser ma dignité. Heureusement, il m'en restait un petit bout pour résister à l'envie de me frotter l'arrière-train en gémissant. Parce que, sapristi, ça fait mal une chute sur la croupe ! Et le mal n'était pas fini...

Je devais encore poursuivre ma descente pour rendre ma copie que j'avais bien gardée en l'air, comme un trophée (qu'elle n'était pas, tout compte fait). Les yeux des littéraires se replongèrent dans le Moyen Âge, même si j'entendis certains vilains pouffer. Je descendis donc l'escalier de ma dignité et déposai mon parchemin sur le bureau du prof, veillant à ne croiser aucun regard. Mon honneur coulait dans ma sueur. Mon cœur battait dans mon coccyx. Ma douleur pulsait dans ma croupe. Je commençai à remonter les marches. J'apercevais déjà le bout du tunnel, la fin de ce duel avec ma dignité, l'instant où je pourrais enfin laisser couler les larmes de honte... Et, c'est là que j'entendis appeler : Mathilde Lavergne ! Vous n'avez pas signé la feuille de présence !

Bigre ! Le fripon ! Il aurait aussi bien pu hurler : Oyez, oyez ! La godiche se nomme Mathilde Lavergne ! Des mois à entretenir mon anonymat, à venir en cours en pointillés, sur la pointe des pieds pour que, finalement, on associe mon nom à une glissade... J'avais oublié de coller mon autographe sur la feuille de présence, j'avais oublié de signer ma cascade. Il me fallut alors faire demi-tour, redescendre, signer et remonter. Tu vois les passages au ralenti dans les films ? Eh bien, c'était au ralenti aussi. Ce ne furent pas cinquante marches que je dus gravir mais cinq mille, ni deux cents paires d'yeux braqués sur moi, mais deux millions (calculs d'une personne accablée par la honte). Je suppliais mes bottes de se tenir sages, les menaçais même de l'échafaud, mais elles s'amusaient encore à faire des bruits de début de glissade pour me provoquer. Les gourgandines ! Je remontai l'amphi, en retenant mes larmes. Moi qui rêvais d'être scribe ou troubadour, j'étais devenue la bouffonne de l'arène (la reine, t'as saisi ? C'est de l'humour médiéval.)


Pourquoi je n'évoquerai pas les jours suivants, quand il fallut retourner en cours ? Parce que cela ne te fera pas sourire et moi non plus. Ma dignité mit plus de temps que mes fesses à se remettre de la chute, sans doute parce que ces dernières sont plus rembourrées.


Il y a deux mois, j'ai compris que j'avais enfin digéré le Moyen Âge et ma chute historique. Ma fille est tombée dans les marches de la cour de récré (comme quoi il doit y avoir une histoire de génétique). Le soir, elle m'a raconté sa chute, secouée par les sanglots de l'humiliation. Alors je lui ai conté ma dégringolade étudiante. Je m'attendais à un partage de compassion. Elle a explosé de rire, sans pitié, et m'a confirmé que ma chute était bien pire. Et j'ai ri avec elle, soulagée que ma honte écrase la sienne.

Pourquoi je te raconte tout ça ? Parce que j'ai envie de croire que, même si un jour on se fait mal aux fesses, au cœur et à l'honneur, il y aura toujours un moment où notre chute sera devenue une leçon, une blague, ou mieux les deux. Pour moi cette dégringolade est ma meilleure blague, avec celle de Vanessa Paradis (mais elle est censurée celle-ci). J'en ai aussi tiré un sacré enseignement : bien ordonner mes pas et me méfier de mes chaussures, surtout les jours de pluie.

Et toi cape ou pas cape (et d'épée ! Humour médiéval, te dis-je) de raconter ta plus belle honte ?