Confidences d’une confinée 2 Les grands-parents

Numéro deux : Les grands-parents

Dans cette famille, j'avais deux paires de grands-parents, une que je regrettais d'avoir piochée et une autre que j'aurais voulu garder plus longtemps entre mes mains.

Je parlais de la lecture, s'il y a un gène pour ça, il était à eux. Sur leur canapé fleuri, télé allumée ou éteinte, mon grand-père tenait un bouquin dans une main, la télécommande dans l'autre. Une pile de livres empruntés à la bibliothèque trônait sur la table basse. Je ne sais plus lequel des deux assénait ce dicton mais il résonne encore dans ma tête chaque fois que je soupire d'ennui sur un bouquin à peine commencé. Toujours terminer le livre, même s'il est mauvais. Comme une lutte contre le gaspillage : une assiette commencée qu'on se doit de terminer, pour ne pas jeter, être sûre de ne pas aimer, faire honneur au cuisinier... Et ma grand-mère qui répétait : "Ah ça, le jour où je ne lis plus, c'est que c'est bientôt la fin". Elle avait vu juste, la suite l'a confirmé. Intuitive ? Elle n'aimait pas le dimanche, ça lui filait un vilain bourdon. Elle est partie un dimanche, pluvieux qui plus est. Prémonition ou ironie de la vie...

Dans la chambre rose où je dormais : une immense bibliothèque. Une chambre entièrement rose et des bouquins plein partout, tu imagines ma joie. Tu te souviens petit, avoir vu un film d'horreur un peu trop jeune ? Ça t'a traumatisé ? Ben, ça marche aussi avec les bouquins. D'abord j'ai découvert un livre sur les phénomènes inexpliqués, sans doute un bouquin offert par Reader's Digest (mais si souviens-toi, tu as forcément lu ce magazine dans les toilettes de quelqu'un). OVNI, extra-terrestres, fantômes... Le tout avec des illustrations aussi floues qu'angoissantes : l'idéal pour entretenir mes insomnies et améliorer les scénars de mes cauchemars. Je le regardais de temps en temps pour me faire peur, tu sais pour faire plaisir au malin plaisir. Heureusement un bon Garfield réussissait ensuite à adoucir mes pensées et chasser de mon esprit les mauvais. Un autre m'a traumatisé, sans que je me souvienne aujourd'hui pourquoi. J'ai dû refouler. Quand j'avais cinq ans je m'ai tué. J'en avais cinq de plus, il m'a tétanisée, j'ai dû le faire passer avec deux Lucky Luke et un Spirou, c'est dire.

C'était le foyer rassurant par excellence. Je les revois tous les deux chez eux quand je ferme les yeux. Dehors au milieu des fleurs. Mamé coquette, souriante et gourmande, aux fourneaux mais pas trop, et Papé, blagueur, distributeur de bonbons et gourmand aussi. Tu sais ce qu'il prenait pour calmer ses quintes de toux ? Des Dragibus ! Alors soit il avait trouvé LA parade pour rouler Mamé qui surveillait son régime alimentaire autant que sa santé, soit c'était vraiment efficace. Dans tous les cas, ça se tente, non ? J'avais toujours droit à mes plats préférés quand j'y déjeunais en semaine : crêpe complète ou dinde à la crème. Rien de trop chiadé, comme quoi, ce n'est pas nécessaire de passer des heures en cuisine pour marquer à jamais les papilles et l'estomac. Je pense que c'est le moment d'évoquer les bizarreries culinaires de ma grand-mère. L'œuf au plat, accompagné de sa banane poêlée, un régal. La compote de pomme améliorée d'une bonne cuillère de Nutella, un délice. Elle mettait aussi le pain de mie et le chocolat au frigo. Ça je n'ai jamais compris.

Chez eux, je prenais un bol de sérénité, bercée par le ronron de la télévision trop forte et du bruit des petits chaussons glissants de Mamé, ronron ponctué par les éternuements sonores de Papé. Je mangeais trop de bonbons, lisais tard et abusais de la télé. Mes meilleurs souvenirs. Paradoxe : je ne veux pas que mes enfants se gavent de bonbons et regardent trop la télé chez leurs grands-parents. Voudrais-je les priver du plus savoureux chez les grands-parents ?

Grâce à mon grand frère et sa copine, j'ai même pris ma première cuite chez mes grands-parents, dans leur sous-sol aménagé. La fin de l'enfance. La découverte d'un autre monde, où on apprend que boire de l'alcool ça fait rire certes, mais surtout vomir.

Mes grands-parents se chamaillaient, s'aimaient. Ils s'agaçaient autant qu'ils veillaient l'un sur l'autre. Ma grand-mère répétait toujours à mon grand-père de mettre sa casquette. Ils avaient partagé leur boulot, leurs passions, surmonté les soucis de santé, la guerre, les rationnements, bravé les interdits et les clichés lorsque Mamé pilotait sa moto en pantalon dans les années 50 ou conduisait le camping-car plus tard. Ils s'aimaient, et je les ai toujours considérés comme un modèle... Peut-être que mon couple commence à ressembler au leur. On se chamaille et on s'aime. On est en train de surmonter la guerre de la santé ensemble. Je lui répète toujours de se laver les mains (et d'arrêter de péter). C'est tout comme, non ?

Bref quand je serai plus grande, je voudrais faire "Mamé" comme métier. Si la Terre tourne encore, si nos enfants font des enfants, si je suis toujours là. Oui plus tard, je voudrais faire "Mamé". Mettre des cuillères de Noccoliata dans les compotes des gosses, leur offrir une bibliothèque, un refuge, un souvenir tout doux.

Mes grands-parents ont écrit leurs mémoires, et tu sais quoi : c'est un sacré héritage ! Inestimable, inviolable.

Avoir connu et profité de mes grands-parents, est un des principaux plaisirs de ma vie.

Et toi, tes grands-parents ont-ils marqué ton histoire ?