Confidence déconfinée 14 Moi être Chat

Numéro quatorze : Moi être Chat 

Pour un humain, déménager peut être un petit bouleversement. Dans son nouveau foyer, l'humain classique se perd la nuit, à la recherche de la lumière d'abord, puis des toilettes. Il tâtonne dans la pénombre de l'inconnu, le brouillard de son sommeil, et il n'aime pas ça. L'humain est perdu, tous ses repères envolés. Il ne sait pas encore où ranger ses clés. Il ne sait pas encore où paumer ses clés. Avant c'était drôle, il y avait plusieurs endroits où perdre ses clés : tel tiroir ou tel meuble. Maintenant, il faut tout réinventer. L'humain qui aménage ailleurs doit recommencer sa routine à zéro : trouver ses marques, mettre de l'ordre dans des placards et du bazar dans d'autres, trouver où stocker la bouffe, et aussi recommencer les courtoisies avec le voisinage pour s'assurer un climat à peu près paisible.

Mais alors pour un Chat, vieux qui plus est, c'est pire que perturbant un déménagement. C'est aussi grave qu'une journée sans sieste couplée à une gamelle vide (tu sais ce que c'est une gamelle vide pour un Chat ? C'est quand il reste dix croquettes un peu molles.). Le Chat a la réputation d'être très attaché à son territoire. Très attaché à ce territoire qu'il a conquis, et investi : un endroit pour manger, un autre pour faire l'inverse, et des voisins cordiaux et peu envahissants. Curieux, n'est-ce pas ? Comme si, vraiment, cela comptait de s'être fait une place dans le quartier et d'avoir trouvé un climat à peu près paisible. Comme si ça importait d'avoir toujours la nourriture au même endroit. Comme si c'était si important d'avoir son propre espace. (Attends... Je serais donc un Chat ? Ceci expliquerait donc cela. Tout s'éclaire ! Je vais me faire une tartine de pâté pour fêter Chat.)

L'humain, même enfant, a un avantage sur le Chat : il anticipe le déménagement. Le Chat, même si tu lui as bien expliqué l'idée en amont, n'a rien intégré du tout. Tu sais pourquoi ? Parce qu'il s'en bat les coussinets de ce que tu lui racontes quand il se lèche les fesses avec élégance. Alors, arrivé dans sa nouvelle maison, le Chat est déboussolé. Le Chat est un indécrottable casanier, attaché à ses petites habitudes, il n'aime pas qu'on le bouge de force. (Je me refais une petite tartine de pâté.) Il lui faut plusieurs jours pour repérer les nouveaux endroits où pioncer et ceux où miauler parce qu'il s'ennuie.

Comme il est gâté le mien, il a gagné un nouvel extérieur. Figure-toi que le Chat, du haut de ses quatre-vingt-cinq ans convertis en âge humain, a pris une sage décision, typiquement féline : la décision de ne pas s'enquiquiner. Je te jure, je l'ai presque entendu soupirer après son premier tour du jardin. Il est rentré au bout d'une heure, lui le Chat d'extérieur, et s'est dirigé nonchalamment vers un lit. Le Chat a décidé que, vraiment, il avait trop la flemme de se faire une place dans ce nouvel environnement. Pourquoi se faire des nœuds dans les moustaches à se faire accepter par les voisins, alors qu'à l'intérieur de la baraque, il n'y a aucun autre Chat ? Le Chat n'aime pas vraiment ses congénères. Il les tolère, mais loin de sa gamelle et de son panier. (Cela vaut bien une autre tartine de pâté.)

Pour compenser la vie à la belle étoile qu'il menait avant de déménager, le Chat a donc décidé de surjouer tous les clichés sur son espèce. Il fait plus de câlins, il sème plus de poils partout, il pique tous les lits, fauteuils et paniers à linge (linge propre, ai-je besoin de le préciser ?), il mange plus, et par conséquent il va plus souvent dans son bac à sable pour offrir des cadeaux fumants à ses "maîtres" (qui peut se prétendre être le maître alors qu'il ramasse les crottes de l'autre avec une mini pelle, hein ?). Et puis, comme le Chat s'embête un peu de ne plus avoir de vie en dehors de la maison, il s'adonne à une activité qu'il maîtrise à la perfection : faire suer tout le monde pour s'occuper. (Je me reprends donc une tartine de pâté.) Il miaule la nuit, piétine notre sommeil de ses coussinets, gratte aux portes, chatouille nos rêves de ses moustaches...

En manque de chasse, il a ces fameux "quarts d'heure de folie". À l'envers sous le lit, griffes plantées dans le sommier, ses yeux noirs me fixent dangereusement. Je n'aimerais pas être une souris, je te le dis. Le Chat joue avec les objets que je lui lance, et il m'entraîne dans son jeu. Et je m'amuse plus que lui. Et soudain, tel un enfant qui réalise brutalement que sa poupée n'est pas un bébé, que son tracteur en plastique n'a pas de moteur, le jeu s'écrase comme un soufflé. Le Chat ne me regarde plus avec provocation et amusement. Enfin, le Chat ne me regarde même plus du tout. Il m'ignore royalement. Au mieux, il me lance un regard dédaigneux qui semble dire : L'humain, tu te sens pas un peu idiot là, à quatre pattes devant ton lit ? Le Chat est totalement lunatique. Il passe de la joie au mépris en un quart de seconde, pendant que ses proches passent, eux, pour des idiots. (Encore une tartine pour moi...)

Après le jeu, le Chat est affamé, épuisé. Un petit tour à la gamelle et une sieste d'une dizaine d'heures sont nécessaires pour se remettre de ce moment d'égarement. 

Le Chat est un snob asocial qui ne pense qu'à jouer, dormir, et bouffer. (Et ça, ça vaut bien trois tartines de pâté.)