Confidence déconfinée 13 La luciole

"Le monde d'après", va savoir si on y est déjà... Je ne sais pas ce que tu en penses, toi, t'es sans doute un peu déçu comme moi. Si on continuait à chercher l'Essentiel, ça te dit ? Tu viens, on va voir les petits bonheurs à portée de main ?

Numéro treize : La luciole

Quand j'étais petite j'avais un objet fétiche, en plus du doudou classique. Un petit trésor qui brille, mais qui n'est pas Bling Bling. Une luciole en caoutchouc. Tu te souviens de ces figurines à éclairer sous l'ampoule ?

L'objet en soi n'était pas particulièrement original. Ce qui l'était, par contre, c'était l'usage que j'en faisais. Pour qu'elle joue bien son rôle, la luciole, et qu'elle me console, je devais faire tout un tralala. Elle devait briller, certes, mais aussi geler. Bizarre ? Il fallait donc, en deux temps, la faire chauffer pour la remplir de lumière et de chaleur, puis la glacer pour la remplir d'un froid consolateur. Étrange ? Ma luciole se dorait alors la pilule sous les tropiques de ma lampe de chevet, puis filait au pôle Nord de mon congélateur. Alors, oui, j'étais un peu timbrée, mais j'avais assez de lucidité pour éviter de le montrer. Les voyages de ma veilleuse se faisaient en toute discrétion, en soute (dans la poche de ma chemise de nuit).

Après ses allers-retours au soleil et à la neige, elle se reposait un peu. Posée sur ma table de nuit, lorsque j'étais sereine. Frottée contre mon grand pif de petit enfant lorsque j'étais triste. Là, son froid et son odeur m'emplissaient de chaleur. Elle avait une savoureuse odeur de dodo, de maison, de caoutchouc fondu et refroidi, le parfum résultant de ma recette si particulière de cuisson-congélation.

Sa silhouette allumée m'accompagnait vers le pays des rêves. Lorsqu'elle s'obscurcissait je devinais alors que le train du sommeil avait du retard. Avec elle, je traversais ainsi mes premières insomnies, rallumant plusieurs fois la lumière, pour lui redonner toute sa splendeur.

La raison plus forte que le cœur, la bienséance plus forte que le bien-être, j'ai fini par m'en détacher. Comme on abandonne toutes les bonnes choses de l'enfance : les larmes sans complexe, les câlins sans pudeur, les caprices sans vergogne, les jeux sans limites...

J'ai retrouvé ma luciole hier. Elle était là dans un grand coffre à bazar. Lorsque je l'ai vue, j'ai été prise d'une envie impérieuse, interdite, insensée. J'ai eu envie de la chauffer sous toutes les lampes de la maison pour qu'elle s'illumine, et que l'effluve de caoutchouc fondu se répande partout dans ma demeure, et surtout dans mes narines. Puis, de la glisser au congélateur quelques minutes pour que sa froideur se répande partout dans mon lit de fleurs, et surtout contre mon nez. J'étais comme un ancien fumeur qui tombe sur un vieux paquet de clopes et a soudain envie de rattraper tout ce temps perdu. Un ex accro qui veut de nouveau se planquer pour fumer dans les toilettes, se servir un café pour accompagner une cigarette, et même pleurer pour s'offrir la chaude consolation de la fumée.

J'ai résisté. Je me suis raisonnée, arguant mon âge soi-disant sage. Et puis surtout, je ne crois pas que mon homme aimerait dormir avec une femme qui sent le caoutchouc fondu et qui a le bout du nez gelé.

Je ne sais pourquoi ces pulsions enfantines sont si puissantes, quel que soit l'âge. Si tu es plus vieux que moi, tu veux bien m'éclairer ? Est-ce qu'à ton âge, si sage, l'enfance te saute encore au visage ? Est-ce que tu as l'envie soudaine de glisser tes doigts fripés dans les poils rêches de ton doudou ? Est-ce que parfois, toi aussi, tu sautes sans le vouloir dans une flaque d'enfance ? Est-ce que tu t'évertues encore à ne marcher qu'un pavé sur deux, pour ne pas te faire attraper le pied par un croco ? Est-ce qu'il t'arrive aussi de respirer, si tu en as à portée de nez, les vestiges de ton lointain passé ?

Je suis d'accord pour grandir (en âge hein, je sais bien que pour la taille c'est fichu). J'accepte de vieillir. Or, je refuse d'abandonner tous les petits trésors de l'enfance au cours de cette route vers ma destination finale. Je garderai toujours ma luciole dans un coin à bazar. Je plongerai encore dans La Petite Sirène, pour nager dans mon enfance avec mes filles. Je dévalerai encore les toboggans des parcs aquatiques. Je dévorerai encore mes romans de jeunesse et mes Garfield. Je savourerai encore des sirops de grenadine. Je rirai encore des blagues innocentes. Syndrome de Peter Pan, ou non, qu'importe le nom. Je continuerai à tremper mes madeleines de Proust dans du lait chaud.

Et si cela ne te plaît pas, c'est pareil.

Qui a décidé que pour grandir il fallait cesser d'être un enfant, hein ? Toi ? Les autres ? Les autres je m'en fiche. Si je veux prendre ma luciole je la prends, et puis voilà !

PS : Oui, il me reste aussi un bout d'adolescence. Mais après tout, l'adolescence c'est à mi-chemin vers la maturité...