2. Casse-Noisette

19/02/2022


Trois ou quatre semaines s'étaient écoulées depuis notre rencontre. Je n'étais plus seule dans mon plumard. Et mon cafard, Miou-Miou le dévorait tout cru. Je n'étais plus seule à vivre la nuit, et somnoler la journée. Nous vivions à l'envers, en parfaite harmonie.


Je tentais d'en faire une chatte d'intérieur, mais je sentais qu'elle avait la même soif de liberté que moi. Elle miaulait souvent, et encore plus fort que Janis. Elle me suppliait de sortir, pour couvrir le monde de ses patounettes. Sa tentation multipliée par la taille de mes fenêtres, la garder enfermée me donnait l'impression de la séquestrer. Et le sentiment d'emprisonnement, pour moi-même ou n'importe quel être vivant, ça m'a toujours mise au bord de l'implosion ou carrément au plus fort de l'explosion.


On a donc fait un pacte, elle et moi. Elle arrêtait de me défoncer les tympans et de me lacérer le cœur avec ses miaulements de désespoir, et moi je lui offrais un peu de liberté surveillée. Elle était si jeune et si fragile. Et encore trop naïve… Je lui ai alors acheté un harnais pour qu'on descende ensemble dans le jardin de la grande maison bourgeoise où je louais la chambre de bonne, mon duplex étoilé.


L'ado attardée, et son Chat attaché, faisaient siffler les langues de vipère de la résidence. C'est que les voisins étaient plutôt du genre à ne pas aimer mon genre. Ils me tombaient souvent dessus, sans tact ni respect. Rien de mieux qu'un air supérieur et inquisiteur pour braquer une ado mal dans sa peau, à tendance casse-bonbons… Je faisais trop de bruit, la musique était trop forte, trop rock. J'avais trop de visiteurs. Et comble du comble, je laissais traîner mes Doc Martens devant la porte de mon studio ! Ce qui n'entravait les déplacements de personne, mais faisait terriblement "tache" dans ce noble environnement. Finalement, je ne ressemblais en rien à l'ancienne locataire, une étudiante studieuse, qui vivait à l'endroit et suivait le chemin tout droit de la réussite sociale et de l'ennui total. Avec le Chat et moi, les voisins n'avaient pas fini de se plaindre.


Miou-Miou et moi faisions régulièrement le tour du jardin. J'espérais créer un train-train pour mettre fin à sa complainte de Chat prisonnier d'un appart au mille fenêtres. Mais la chatte tigrée en a vite eu marre. Elle semblait se poser la même question que moi : « A quoi rime une liberté sans autonomie ? »


Alors, après une dizaine de jours à souffrir de retenir les élans naturels de la féline, j'ai accepté de lâcher prise. De lui ôter son harnais, et de lui faire confiance. Le lien qui nous unissait désormais était sûrement bien plus fort qu'une laisse qui l'oppressait. Je n'avais pas tort, la petite minette, libérée, restait encore près de moi. Elle se promenait dehors, sous les yeux médusés des voisins qui murmuraient entre eux un risible refrain. Ce Chat allait-il oser crotter dans ce beau jardin dans lequel ils ne mettaient pourtant jamais les pieds ?


Nous sortions ensemble, entre deux siestes, deux cours, ou deux gamelles. Et puis, Miou-Miou est devenue plus gourmande de liberté, et moi de tranquillité. Sortir dix fois par jour, descendre toutes les marches de la grande maison, ouvrir la porte d'entrée, faire le tour de ce jardin que je connaissais trop bien… La flemme.


C'est là que je l'ai repérée. La plaque d'aération sur ma porte. Si je la démontais, Miou-Miou pourrait passer par là, à sa guise. Et arrivée en bas, avec un peu de chance, un voisin que je n'aimais pas franchirait la porte d'entrée au même instant, et lui ouvrirait. Miou-Miou et moi nous sommes lancés un regard complice. Pour enquiquiner ces enquiquineurs on allait bien s'organiser. En ne s'organisant absolument pas.


C'est ainsi qu'a débuté l'asservissement non désiré de tous les propriétaires de la maison bourgeoise. Miou-Miou par son miaulement sonore de la mort, et moi-même par ma flemme monumentale, allions en faire de sacrés esclaves, et ils finiraient même par apprécier ce chamboulement dans leur morne tranquillité. Les enfants des enquiquineurs étaient ravis de ce nouveau divertissement dans le quotidien de leurs appartements. Ils cavalaient dans l'escalier pour être les premiers à ouvrir à la nouvelle princesse des lieux, au grand dam de leurs parents. Un peu plus de temps, un peu moins de paresse, et je suis sûre que j'aurais aussi pu les convertir à Janis Joplin et aux Doc Martens. Juste pour agacer leurs vieux grincheux. Ceux-là mêmes, qui de toute façon, avec le temps, lanceraient des sourires au Chat qu'ils n'avaient pas voulu, ainsi qu'à sa propriétaire, l'étudiante qu'ils n'avaient pas voulue non plus.


Miou-Miou vadrouillait donc dedans, dehors. Elle n'allait pas encore loin, restait dans le jardin, appelait pour qu'on lui ouvre, et remontait seule dans ma chambre de bonne, en se glissant par le trou de la bouche d'aération. Ce trou a d'ailleurs servi plus tard à la fois de toise et de balance pour suivre la croissance et l'enrobage de Miou-Miou.


Un soir, dans ma petite cuisine, où des copains de fac et moi trinquions à la vie sans responsabilité, une révélation a tout renversé. Ma minette était assise, hautaine sur la table, au milieu des verres pleins et des bouteilles vides. Elle avait humé, avec une sereine curiosité, une fumée au parfum d'interdit. Elle planait, avec l'élégance dédaigneuse du félin. Soudainement lassée de ces mondanités étudiantes, elle s'est étirée de tout son long. Dans cette position, elle offrait, au copain d'un copain, son meilleur profil. Son trou de balle. Et, telle une balle de revolver, l'évidence fusa. Le copain du copain cracha sa gorgée et sa découverte imprévue : « Mais enfin Mathilde, ta minette n'en est pas une ! Elle a même une sacré paire de noisettes. »


Comment, quoi ? Miou-Miou était un mâle ? Faudrait-il changer son prénom ? Et cette relation établie avec une femelle, qu'allait-elle devenir ? Miou-Miou était un mâle ! Mais oui, évidemment, ça se voyait, maintenant qu'on me le disait. Et je n'avais rien remarqué. J'étais si jeune et si fragile. Et encore trop naïve…


Je suis sortie ce soir-là, avec ma bande de copains de copains. Et tu sais ce que c'était la bande-son de la soirée ?


C'était moi, qui répétais ce refrain, sur tous les tons. À qui voulait bien l'entendre, à qui n'avait d'autre choix que de l'entendre :


« Miou-Miou est un mâle ! Tu imagines ? Miou-Miou est un mâle ! Tu imagines ? »


Oui, je parlais déjà de mon Chat à tout le monde. On aurait pu se douter que je finirais par lui consacrer tout un bouquin…



© 2020 Mathilde L, PAU
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