3. Carpe diem

23/02/2022


Miou-Miou avait gardé son prénom, et pour l'instant ses noisettes. Je m'étais faite à l'idée que c'était un mâle, d'ailleurs j'étais vexée comme une puce si on le prenait encore pour une femelle


Je venais de gagner mon premier prix littéraire, et un séjour à Paris pour rencontrer les autres lauréats du concours poétique. Mon voyage débutait un vendredi, jour du premier partiel de latin. J'étais allée voir mon prof quelques jours auparavant. J'avais tenté de le caresser dans le sens du poil pour obtenir un report de mon exam'. Je lui avais ronronné mon plaisir d'être invitée, ma passion pour les mots, et mon désir de ne pas commencer l'année avec un zéro. Mais il s'en battait les coussinets de mes ronrons. La poésie, ce n'était pas vraiment de la littérature, le latin c'était plus essentiel pour une filière Lettres Modernes. (Je t'assure que c'était ses propos, grosso modo.) Il ne ferait aucune déclinaison pour moi. Si je n'étais pas là, dommage pour ma note. Je me suis retenue de grogner, de cracher, mais en moi je feulais. Vade Retro satanas ! Méchant prof ! Je me barrerais quand même, tant pis si j'en perdais mon latin.


Il me restait toutefois une autre responsabilité à remplir avant de partir : faire garder Miou-Miou. Je me voyais mal reboucher ma porte et enfermer mon chaton affamé de liberté. Alors j'ai décidé de l'installer ailleurs le temps de mon absence.


La vieillesse a un avantage précieux sur la jeunesse. Quand on est vieux, comme mon Chat qui a traversé les époques, on a connu les premiers disparus, et rencontré les derniers arrivés. Miou-Miou a donc connu Mamé. Ma grand-mère maternelle si maternante. Il a ainsi goûté à ses étreintes et profité de ses baisers gourmands. Cette pensée me bouleverse. Ses poils soyeux ont porté l'empreinte des mains de ma grand-mère, alors que je l'ai perdue il y a si longtemps…


Mamé, veuve depuis quatre ans, s'était installée dans un appartement. Son balcon débordait de plantes et de fleurs roses. Rosa, rosa, rosam, rosae, rosae, rosa Elle réfléchissait à adopter un chaton comme compagnon. Miou-Miou serait un petit avant-goût de ce qui l'attendrait si elle cédait à la tentation. Autant te dire de suite que le chaton Casse-Noisette l'a vaccinée pour la vie. Après l'avoir gardé, c'était décidé, les Chats plus jamais.


J'ai déposé Miou-Miou chez Mamé qui m'a sans doute claqué un énorme baiser sur chaque joue, et glissé un gros billet dans chaque main pour m'acheter « un petit quelque chose ». Puis, je suis partie prendre le train de la poésie en liberté.


A Paris, je sentais mon cœur battre la chamade, vibrer, s'envoler. J'avais l'impression de caresser le ciel, de toucher mon essentiel. C'était si bon de se sentir appartenir à quelque chose, enfin. Oui, j'étais moi aussi une jeune écrivain, comme tous ces ados passionnés de poésie et d'écriture, avec qui je trinquais à la poésie. In vino veritas, nous répétions-nous en mettant Paris en bouteille. Ensemble nous échangions sur nos ambitions littéraires et faisions la lecture de nos envolées lyriques. Ses fluctuat nec mergitur, c'était bien d'la littérature, n'en déplaise aux jeteurs de sort, aux jeteurs de sort…


A Pau, Mamé sentait son cœur battre la chamade, vibrer et s'envoler. Miou-Miou faisait voltiger son palpitant en jouant le funambule sur le balcon du sixième étage. Lui aussi voulait caresser le ciel. Mais Mamé n'avait pas signé pour garder un acrobate, et frissonner de vertige à longueur de journée. Alors, elle a dû calmer les ambitions célestes du félin flippant. Il fallait l'enfermer dans l'appart pour éviter la chute, de son cœur, du Chat, de tous les deux. Elle a donc pu profiter amplement des miaulements de la mort, ceux qui explosent les tympans ; et des bêtises sans fin d'un chaton qui tourne en rond. L'appartement de ma grand-mère, plus grand que le mien, plus riche en babioles et jolies pièces d'antiquités, était le terrain de jeu idéal pour tout envoyer valser et tout saccager. Parties de cache-cache imprévues, de trappe-trappe dangereuses, Mamé et son cœur ont failli tomber un millier de fois en trois jours.


Je suis revenue de Paris des étoiles dans les yeux, des rêves d'aventure en tête, et des vers plein les mains. Et j'ai retrouvé Mamé, des cernes sous les yeux, des rêves de solitude en tête, et des griffures plein les mains. Il était temps de laisser du repos à ma grand-mère, et de remettre mon petit funambule en lieu sûr, dans notre petit cocon sans balcon. Il semblait aussi être temps de faire un point sur cette première année d'université, plutôt mal engagée. Mais j'ai préféré ne pas y penser. De toute façon le sort en était déjà jeté…


Lorsque j'ai soulevé le Chat, pour le caler dans mes bras et le raccompagner chez moi, il avait les yeux noirs d'excitation et de satisfaction.


Je jurerais avoir entendu, dans son miaulement, un ricanement diabolique : Veni, vidi, vici...



© 2020 Mathilde L, PAU
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