Advienne que pourra

14/05/2021


Allez, on verra bien ! Qui ne tente rien n'a rien. Ça passe ou ça casse. Et puis, ce n'est pas comme si je jouais ma vie ! Et le pire : foutu pour foutu... Toi aussi, tu as une sacrée collection de phrases à double tranchant, qui t'incitent à te jeter à l'eau, à tort ou à raison ?


Ces expressions méritent bien tout un article, tant leur influence sur ma vie aura été grande. Je ne saurais dire si elles expriment du pessimisme ou bien de l'insouciance... Ce qui est certain c'est qu'elles m'insufflent toujours du courage, et font taire ma petite voix intérieure, celle qui me fatigue, qui hésite, qui pèse le pour et le contre. Je coupe la parole à cette rabat-joie indécise : " Allez, je me lance, tant pis si c'est une mauvaise idée, au moins je serai fixée !"


Voilà comment j'en suis arrivée à une faute regrettable il y a peu de temps. Après des jours à composer une nouvelle, à peaufiner son style et sa mélodie, à y injecter mon âme et mes tripes, j'ai bâclé le temps consacré à l'orthographe. Paresse ? Excès de confiance ? Ras-le-bol ? Simplement le désir de barrer la route au doute qui arrivait au grand galop, et me contraindrait à ne plus faire concourir mon texte. J'ai envoyé balader le doute en envoyant, impulsivement, ma ballade. "Ça va allé !", ai-je voulu me convaincre. Oui, tu as bien lu, ça pique les yeux. Dans mon texte se cachait une pépite orthographique de ce style. Si je n'avais pas bâclé la correction, je l'aurais vite éliminée. Mais, si je n'avais pas bâclé la correction, je n'aurais sûrement plus osé jouer. Alors aujourd'hui, j'oublie que je n'ai aucune chance de gagner. On sait jamais, sur un malentendu, ça peut marcher...


Ces phrases me poussent aux coups de bluff. Lorsque j'étais élève, j'abusais de ces adages pour plonger dans des hors-sujets phénoménaux. Là aussi, je mesurais la mélodie de mes propos, qu'ils soient beaux à défaut d'être justes, espérant naïvement une récompense pour ma maîtrise du hors-sujet. En maths, j'aurais pu partir vaincue d'avance, tant j'étais nulle. Mais non, je jouais, et pariais sur la chance hasardeuse. Je crispais mes doigts sur mon crayon et m'appliquais à calculer au pif, à emmêler des théorèmes pour les rendre plus jolis, à gribouiller des figures qui ne répondaient pas aux consignes, mais qui, sur un joli cadeau du hasard pourraient malgré tout ressembler au résultat attendu. Peine perdue. Je suis partie en littéraire, j'ai la défaite amère. En Terminale, j'ai pris conscience le jour de l'interro d'histoire, devant mon sujet, que j'avais bûché la mauvaise leçon. Seul mon espoir désespéré me permettrait de traverser le temps. J'ai donc disserté pendant deux heures sur la guerre froide, alors que le sujet était situé dix ans plus tôt. Je voulais que mon prof sache que j'avais révisé, même si je m'étais égarée dans le temps. Il m'a offert un point "pour l'encre". Aucun point pour l'effort de rédaction et l'espoir disséminé dans ma dissert' ! Le jour de la remise des notes a marqué le début de notre guerre froide à tous les deux, j'ai la défaite amère.


L'école et ses contrôles n'est pas le seul lieu de mes duperies. Jeune, j'ai bidouillé mon CV. Parce qu'à vingt ans, ce n'est pas donné à tout le monde d'avoir déjà vingt ans d'expérience professionnelle, et que "castrage de maïs pendant l'été" ce n'est pas très vendeur. J'ai annoncé un niveau confirmé en anglais, histoire de remplir un peu le papier. Ce n'était pas une grosse tricherie... Je sais parler anglais, mais les autres ne comprennent rien à mon anglais. Pas ma faute, si ?


Mes lubies s'entendent à merveille avec ces expressions mêlées de destinée et de fatalité. Lorsque je m'éloigne du début de tsunami créé par une lubie à l'horizon, une de ces phrases fétiches me fait une petite pichenette, pour me lancer dans le gros bouillon de ma nouvelle passion :"Allez, on n'a qu'une vie, fonce !". Voilà comment je me suis achetée des rollers, pour ne jamais en faire. Voilà comment je vais bientôt m'offrir une trottinette (mais ce coup-ci je suis convaincue, je deviendrai enfin sportive).


Qu'importe que ces proverbes m'entraînent dans un nid de problèmes, parce que, je le sais, ils peuvent aussi me projeter dans un puits de joie. Lorsque j'ai joué carte sur table, sans laisser de place à la réflexion et au doute, j'ai vécu de belles expériences de vie. Mes plus beaux voyages sont ceux pour lesquels j'ai rempli mon sac d'espoir, et laissé ma raison à la maison. C'est aussi en osant que j'ai trouvé mon partenaire du jeu de l'amour. Notre rencontre : mon plus grand coup de poker. Je n'ai pas triché. Mais je n'ai pas réfléchi à ma stratégie avant de jouer. J'ai fait tapis, direct. C'était un risque, qui en valait la peine. Si je n'avais pas tout misé, je n'aurais jamais su.


"Qui ne tente rien, ne perd rien", me souffle parfois la vilaine voix intérieure qui veut m'endormir, et m'empêcher de jeter mes dés. Son influence ne dure qu'un jour ou deux... Ne rien tenter, ne rien faire, ça je ne sais pas faire. Je n'écrirai pas cette compétence sur mon CV, je préfère encore prétendre savoir chanter. (Je sais chanter, mais les autres ne comprennent rien à ma mélodie. Pas ma faute, si ?)


Je ne crains pas ces phrases toutes faites. Tant qu'il y a de la vie, y a de l'espoir... Et je tente de piocher de l'espoir, même au fin fond de mes idées noires. Alors, fataliste ou optimiste, tricheuse ou mauvaise perdante, impulsive ou courageuse, peu importe, je joue. L'essentiel est de participer.


Et advienne que pourra...