Lubies

03/12/2020


L'inspiration et la motivation avaient pris la poudre d'escampette. Et mes doigts, frustrés de ne plus écrire, s'agitaient à tout-va. J'essayais de les divertir. Une balade dans une narine, puis l'autre, un tournage de pages, des gribouillis pour mes cours, des chatouilles dans le cou des enfants, des caresses sur le dos du Chat, l'inverse... Rien ne convenait à mes mains baladeuses. Les promenades alphabétiques leur manquaient, et si je les laissais se balader sur le clavier de l'ordinateur, elles racontaient n'importe quoi, faisant fuir encore plus loin inspiration et motivation.

Et puis, Il est arrivé dans le salon. Le synthé qu'on nous avait donné (pour les enfants) quelques mois auparavant. J'ai joué machinalement, à un doigt, un air de flûte datant du collège et dont j'avais mémorisé l'enchaînement des notes. (Oui, parce que j'ai connu l'obsession flûte avant de rencontrer le piano. Les oreilles de mes parents ont tant saigné qu'elles pourraient porter plainte. Je jouais partout où j'allais dans la maison, même au petit coin où il y avait une super acoustique. C'est pratique une flûte, ça se joue n'importe où. Bref. Flûte, voilà que je me perds dans mes notes...) Donc, j'ai joué mon enchaînement et ça a fait comme dans Zelda, les Sims, ou n'importe quel vieux jeu vidéo, la mélodie m'a fait passer un niveau. Hop, je venais de débloquer une évidence, une mission : apprendre le piano pour occuper mes doigts.

On m'a dit toujours dit que j'avais des mains de pianiste, alors la lubie me semblait logique, ce coup-ci. J'imaginais que des mains de pianiste c'était un atout pour jouer du piano. Que nenni ! Par contre, je me doutais bien que certaines de mes particularités ne m'aideraient pas à jouer juste. Chanter faux, mal danser, et être légèrement dyslexique (ce n'est pas du pipeau, je suis légèrement dyslexique, et d'ailleurs je proteste, ce mot est impossible à écrire)... Le résultat mélodique de deux semaines de travail méthodique est... cacophonique. Mais je m'en fiche. Ma lubie occupe mes doigts, mon esprit et mon cœur. Je cultive de tout petits espoirs. Par exemple : maîtriser les notes d'un morceau que j'aurai la satisfaction de jouer en entier, à une main et à contretemps, en chantant ce refrain : « Tu reconnais ? Tu reconnais ? Non ? ».

Peut-être que ça s'arrêtera rapidement. Que le piano disparaîtra étrangement, comme ma flûte (Maman, c'était toi ? Tu l'as jetée dans les toilettes, n'est-ce pas ?). Ou qu'il sera donné, comme mon djembé (oui il y a aussi eu le djembé, avec les locks assorties). Pas grave, je trouverai une lubie pour remplacer celle-ci. En effet, lorsque je n'ai plus de lubie, je suis pareille à un célibataire sur Tinder : qui sera la prochaine ? Pire, lorsque je sens que ma lubie commence à s'épuiser je recherche déjà sa remplaçante. Brel dirait : « Au suivant ! ».

Je me laisse séduire facilement, il faut le reconnaître. Une simple image peut suffire à déclencher une nouvelle fantaisie. Je dois me méfier de la télévision (enfin, nous devons tous nous en méfier, mais pas pour les mêmes raisons). Si je tombe sur Le Meilleur Pâtissier, l'envie de me lancer dans la pâtisserie me traverse l'estomac. Et puis, après deux cheese-cakes douteux, je laisse tomber l'idée. Si je zappe sur Koh Lanta, je me vois aventurière. Et puis, je pense au régime imposé par l'aventure, et tout s'écroule. Moi, si j'ai faim je suis trop mauvaise, l'aventure ce n'est pas pour moi.

Histoire que ce soit encore plus farfelu, mes lubies ont tendance à se tourner vers des domaines que je ne maîtrise absolument pas. Déjà la musique, que je ne sais ni chanter, ni jouer, ni lire, ni comprendre (surtout depuis qu'on m'a dit que le solfège c'était aussi simple que les maths, la blague !). Ensuite : le sport. Tu me connais, je suis aussi sportive qu'un flan qui flanche. Autant te dire que mes muscles c'est du chamallow fondu au feu de cheminée (hum, ça donne faim. Non, Koh Lanta c'est impossible.) Malgré tout, parfois j'ose espérer qu'un sport puisse devenir ma nouvelle passion. Gamine, j'ai eu ma période roues. Je collectionnais les roues et rondades : les parfaites, les ratées, les cognées contre un mur, les volées dans la rue... J'ai aussi connu une passion rollers, mais bien trop furtive pour que j'aie le temps d'apprendre à freiner correctement. Alors, quand ma fille aînée a reçu sa première paire, j'ai replongé. J'ai foncé m'acheter des rollers. De bons rollers, tant qu'à faire, parce que vraiment c'était une super occasion de glisser sur cette lubie, avec la main de ma fille dans la mienne. Après quelques glissades, j'ai compris deux choses : le roller c'est ennuyeux, et apprendre à freiner n'est pas essentiel s'il y a des poteaux ou des bras pour nous ralentir. Et voilà que ma fille ne veut plus me donner la main, paraît que je la déséquilibre...

Alors, je me confesse : je collectionne les lubies. Est-ce un manque de persévérance ? Une preuve de curiosité ? Une façon de remplir un vide ? De vider un plein ? Non Freud, je ne veux pas savoir le pourquoi du comment (c'est fini ma passion de la psychanalyse et des nœuds dans le cerveau qui l'accompagne). Collectionner les lubies est un passe-temps ordinaire. Et tu sais quoi ? C'est un peu comme collectionner les rêves.

Collectionner des lubies et entretenir les vraies passions... S'ouvrir à tout, continuer à chercher l'espoir, la vibration, le plaisir, me semble vital. Encore plus aujourd'hui. Alors, fonçons ! Qu'importe que notre apprentissage du violon écorche les oreilles des voisins. Ils n'ont qu'à se mettre aux rollers, ça leur fera les pieds !

PS : Je réalise ici, avec un grand étonnement, que mes lubies ne sont pas trop tordues. Je pourrais adorer collectionner les mouches mortes, ou jouer du piano avec mes pieds (au lieu de jouer comme un pied, tu me suis ?). Mais non. Finalement, je suis plutôt équilibrée, n'est-ce pas ? (Question rhétorique, ne réponds pas, s'il te plaît.)