9. Un coq en pâte

14/03/2022


Miou-Miou et moi, c'était dorénavant deux ans et demi d'amour et d'enquiquinement.


Quatre mois après l'installation dans le nouvel appart, et même pas deux mois après sa chute, mon Chat disparaissait de nouveau.


Un soir, alors que je devais partir fêter le nouvel an, et que je ne reviendrais pas avant vingt-quatre heures, je l'ai cherché partout dehors. Encore. Sous les voitures, dans les haies, le local à vélos. Impossible de mettre la main dessus. Quand je commençais à devenir chèvre, mes amis m'ont klaxonnée avec insistance. Ce serait tout de même un peu bête d'arriver au réveillon après minuit. Puis ce n'était pas la première fois que mon Chat disparaissait. J'étais un peu fatigante avec mes histoires de Chat d'ailleurs. Je suis donc montée dans la voiture, persuadée que Miou-Miou me ferait payer cet abandon de la partie de cache-cache, qu'il avait encore engagée sans mon accord.


A mon retour, évidemment Miou-Miou n'était pas là. J'ai de nouveau cherché partout, les yeux cernés par la fête de la veille, l'estomac au bord de la bouche, d'avoir trop trinqué à une nouvelle année. Il n'était nulle part. Alors, à côté de l'affiche de l'ascenseur, j'ai ajouté un petit mot pour indiquer que le célèbre Chat, maintenant connu comme le loup blanc, avait disparu. Cela ressemblait à un avis de recherche, désespéré, pour retrouver vif et vite, ce gangster. Ce bourreau de mon cœur.


Au bout de quatre jours, on m'a enfin sonnée. Une mamie avait mon Chat ! Je suis descendue au grand galop, et j'ai accouru à l'adresse indiquée. Je suis entrée dans une cuisine qui sentait le graillon, tu m'étonnes qu'il soit allé ici, me suis-je dit. La mamie, dans un blabla plein de reproches sur ma façon de traiter mon Chat et de le laisser ainsi seul dehors, m'a désigné mon animal. Il était perché sur son frigo, et me toisait. Il était pratiquement méconnaissable : il était devenu gros, et surtout son regard... Tellement dédaigneux. Une vraie tête à claques. Un ado qui snobait sa mère, qui avait honte d'elle, et faisait semblant de ne pas la connaître. Je l'appelais et il regardait ailleurs, cet enquiquineur de première. La mamie l'avait pris sous son aile, l'avait couvé comme un poussin, et gavé comme une oie. Pauvre bête qu'elle m'a dit, le laisser traîner sur un parking et partir comme ça, c'est pas sérieux. Et elle, que faisait-elle de lui la journée ? Oh, il sortait un peu dehors et revenait. C'était du pareil au même... Non ? Non, parce qu'elle le nourrissait bien, elle. Et d'ailleurs il était chez elle comme un coq en pâte. Je voyais bien, non ? Est-ce que j'avais remarqué qu'il ne voulait pas descendre de son frigo ? Oui, j'avais remarqué, merci. Le Chat voulait jouer à un nouveau jeu pour me casser les pieds. Le jeu du dédain amoureux. A force de négociation, j'ai fini par obtenir un tabouret pour aller choper cet énorme ingrat. Heureusement qu'il avait son tatouage, ou la vieille aurait tenté de me le piquer, et il aurait fini obèse avant l'âge de la retraite. Pauvre bête.


Je l'ai attrapé, il avait dû prendre deux kilos en quatre jours, le goinfre. La mamie a affirmé avec certitude que de toute façon, tant que je le laisserais sortir, il reviendrait chez elle. C'était évident, il avait décidé de changer de maison et de maîtresse. J'ai ri sous cape. La naïve. Elle ne connaissait pas mon Chat. C'était un blagueur, un bourreau des cœurs, un gangster. Il n'y retournerait plus jamais, et tant mieux car cette charmante mamie m'avait bien gavée à moi aussi. J'ai ramené Miou-Miou jusqu'à notre immeuble. J'ai donc fait trois pas.


Ah, je ne t'ai pas dit ? Le fameux soir où j'étais partie faire la fête, Miou-Miou avait miaulé devant la porte de l'entrée A au lieu de l'entrée B. En plus d'avoir du mal à compter, il ne connaissait pas son alphabet. La mamie l'avait alors installé dans son appart au rez-de-chaussée, à trois pas exactement de notre entrée. Pendant quatre jours, le Chat avait complètement zappé l'entrée B et construit une nouvelle vie à trois mètres de la bonne lettre.


Une fois remonté, je l'ai gardé enfermé quelque temps. Je n'en pouvais plus de ce Chat fugueur, il me rendait chèvre. Me remplacer par une mamie gâteau... Moi, son esclave depuis sa tendre enfance ? J'étais vexée comme un pou d'une telle vacherie. Heureusement, nous avons vite rétabli notre connexion, Miou-Miou et moi. C'était très rapide en réalité, le Chat avait cessé de m'ignorer dès l'ascenseur, et m'avait couvert de câlins le soir-même... Était-il complètement amnésique ou terriblement sadique ? Tiens, je m'étais déjà posé cette question par le passé.


Dès que les choses furent claires : « tu habites là mon gars ! », j'ai accepté qu'il ressorte. Enfin j'ai craqué face aux miaulements de la mort devant la porte. Aussi il fallait qu'il cavale, il était resté bien gras depuis le séjour chez Mémé. Quant à moi, je suis partie à la fac à pied. Chose plutôt rare, j'avais peut-être décidé de faire aussi fondre mon gras, ou je m'étais fait taxer mon vélo que j'avais oublié d'attacher, ou bien j'avais raté mon bus. Bref, je ne me doutais pas que, ce jour-là, j'étais suivie de loin...


Après ma demi-journée de cours, pas de Miou-Miou, à mon retour. J'ai attendu le soir, en vain. Je m'apprêtais à photocopier les derniers avis de recherche. (Oui, j'avais bien senti le coup avec Miou-Miou, il fallait toujours des avis de recherche prêts à être photocopiés et distribués). Et puis, j'ai reçu un coup de fil.


Madame, on a votre Chat. C'est le véto de Morlaàs qui nous a donné votre numéro, rapport au tatouage. Morlaàs ? À vingt bornes de chez moi ? Vous êtes sûr que c'est mon Chat ? Ben oui, sinon comment j'aurais eu votre numéro ? Qu'on m'explique. Je vous explique, en réalité, on travaille à Pau, dans un pressing. Qu'on m'explique mieux. Près de la fac. Je ne comprenais toujours pas, la fac étant à cinq kilomètres de l'appart. Votre Chat est entré dans le pressing ce matin et n'a plus voulu partir. On l'a cru abandonné, le pauvre, il semblait affamé et esseulé. Alors on l'a gardé toute la journée, et amené chez nous après le boulot. Qu'on m'explique pourquoi ce catnapping. On n'avait pas vu son tatouage. Mouais. On vous le ramène demain, au pressing... Miou-Miou avait dû me pister jusqu'à la fac et décidé de faire une pause au pressing. Comment, pourquoi ? Sûrement pour bien enquiquiner le monde. Le lendemain, à l'heure convenue, je suis allée récupérer Miou-Miou à la boutique. Il me toisait encore, fier comme un paon d'avoir passé une nuit à la campagne. Les propriétaires du pressing, amoureux du Chat, l'auraient bien gardé, s'il n'avait pas eu de tatouage. Le lien qu'ils avaient tissé en un jour était si fort, qu'il reviendrait sûrement les voir... J'ai ri sous cape. Les naïfs. Jamais deux fois la même proie.


Miou-Miou et moi sommes rentrés chez nous à pied. La punition de la longue balade l'a bien séché. Cavaler derrière moi pendant cinq bornes, c'était usant. J'avais bon espoir qu'il soit calmé pour un long moment.


Mais il a continué ses fugues les mois suivants... J'ai fini par choper un gros bourdon. J'étais soudainement lassée de courir après mon Chat, d'être le dindon de ses farces. J'étais aussi lassée de ces études qui ne me convenaient qu'à moitié, mais dont j'avais pourtant validé le premier semestre. Et j'étais même fatiguée de ces innombrables soirées festives.


Avoir couru après le Chat pour pallier sa soif de liberté, avait réveillé ma propre soif d'affranchissement. Moi aussi, j'avais le feu aux coussinets. Moi aussi, j'avais envie de partir. Maintenant que le parfum de dehors m'était entré dans les naseaux, plus rien ne pourrait me stopper. Il fallait me libérer de cette routine. Et vite.


Il semblait temps, en avril de cette nouvelle année, de lancer ma propre saison des évasions. Ce serait à mon tour de cavaler toute seule.


Bien fait pour Miou-Miou, ça lui ferait les pattes.



© 2020 Mathilde L, PAU
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