8. L'ascenseur

12/03/2022


Enfin, mon humaine me raccompagnait dans notre appartement, qui devait être ma maison de convalescence pendant un moment.


Elle me tenait dans les bras et elle pleurait, pleurait. Elle a ouvert la porte de l'immeuble, et s'est dirigée vers une boîte magique, nommée ascenseur. Un truc de flemmard pour éviter l'escalier, je m'incline devant le génie de cette invention.


Je dois reconnaître que les premiers jours, je n'étais pas en super forme. J'avais une sensation bizarre, comme si un train m'était passé dessus, ou comme si j'avais dégringolé six étages. Je ne pouvais plus faire le mariole la nuit, et je n'avais pas la force de poser une pêche sur l'oreiller du coloc non voulu. Mais ce qui m'a le plus enquiquiné c'était cet interrogatoire que je devais subir au lieu de me reposer. « Qu'est-ce qu'il s'est passé mon Miou-Miou ? Tu es tombé ? Tu voulais attraper un oiseau ? Imiter un oiseau ? Tu as voulu sauter ? Tu voulais t'enfuir ? Tu m'en veux ? Tu ne m'aimes plus ? »


J'étais lassé. La déprime me gagnait. Enfermé dans cet appart, la patte avant coincée dans un bandage, j'avais le sentiment d'être un taulard avec un bracelet électronique trop serré.


Certes, lorsque j'étais planqué dans cette haie en bas, j'avais souffert, cependant le parfum de dehors avait fait frétiller mes moustaches. Comment avais-je fait pour m'en passer jusque là ? La nouveauté du territoire m'avait fait oublier l'importance de la liberté. Maintenant que je m'en souvenais, il fallait me délivrer. Et vite !


Au bout de quelques jours d'excès de questions et de câlins à la culpabilité, je suis passé à l'action. Je n'étais pas une petite nature, je n'avais pas crié pendant ma chute. Ma voix ne s'était pas cassée, et mes cordes vocales pétaient le feu. Alors, posté devant l'entrée, j'ai lancé ma plus jolie gamme de miaulements de l'angoisse. MIAOU MIAOUOUOU, MIAOUOUOU MIAOUOUOU, MIAOUOUOU, MIAOUOUOUOUOU. (Le secret c'est de ne jamais, jamais, s'arrêter une fois qu'on a commencé.) Avec ça, les humains frissonnent, vacillent, et cèdent. Les colocs ont d'abord cru que j'avais mal à la patte, mais quand j'ai commencé à lacérer la porte d'entrée des griffes acérées de ma patte en forme, ils ont enfin pigé : j'avais mal à ma liberté !


L'humaine a bien fini par céder. Ses propos m'ont rappelé ma tendre enfance : « Ok, tu sors, mais uniquement avec moi. Je ne veux pas te perdre. » Ainsi, elle m'a remis à l'intérieur de l'engin dans lequel je rêvais de remonter pour redescendre : l'ascenseur. Moins rapide qu'une chute depuis le balcon, mais sacrément moins douloureux aussi. Ensuite, nous avons fait une petite promenade autour de l'immeuble. J'étais ravi, et je me débrouillais très bien sur mes trois pattes. J'avais le feu aux coussinets, ça faisait plus de dix jours que j'étais immobilisé ! Je lâchais des BROU BROU BROU de plaisir pour chanter à ma pote mon plaisir d'avoir une permission de sortie. D'ailleurs le lendemain je lui en demanderais plus : MIAOU MIAOUOUOU, MIAOUOUOU MIAOUOUOU, MIAOUOUOU, MIAOUOUOUOUOU. J'en obtiendrais plus... Evidemment.


Même sur trois pattes, rien à faire, je voulais cavaler. L'humaine l'avait bien compris, mais s'acharnait pour que nous cavalions ensemble. Elle m'a donc amené en visite mondaine chez une amie à elle, qui était aussi sa voisine. Ce serait l'occasion de me présenter son Chat s'était-elle exclamée ! Comme si les Chats aimaient les mondanités entre congénères... En plus ce gros taré était un obsédé. Je l'ai vu de suite, à sa façon de se frotter aux coussins de sa baraque. On n'avait pas dû lui couper les noisettes à celui-là. Nous n'avions rien à nous dire, avons-nous conclu dans un échange de regards dédaigneux. Son jardin était assez sympa je dois l'admettre. J'y retournerais peut-être sur quatre pattes. Mais tout seul.


Ah oui, mon humaine pensait encore que mes sorties se caleraient uniquement sur les siennes. La blague. Toi, tu as déjà deviné, n'est-ce pas ? L'histoire ne faisait que se répéter, dans un cadre différent. Je l'épuiserais à miauler comme un condamné à mort. Elle aurait la flemme. Elle craquerait. Son coloc aussi. Mes complaintes devant la porte de l'appart me feraient gagner le combat pour la liberté.


Après trois ou quatre semaines, le temps de me libérer de mon bandage et de galoper de nouveau sur quatre pattes, j'avais trouvé comment faire marcher l'ascenseur, enfin uniquement de haut en bas. Il suffisait de quelques longs, très longs MIAOUOUOU pour que l'un des humains m'ouvre la porte, me descende dans la boîte magique, et me laisse sortir seul. Je me baladais autour de l'immeuble, dans un jardin modeste pas bien loin. Ensuite, lorsque mon ventre gargouillait, je devais beugler devant la porte de l'immeuble pour que quelqu'un m'ouvre. Ma puissance vocale égalait la sonnerie de l'interphone. Je t'ai dit que j'avais un Master miaulements de la mort qui tue ? J'avais passé un niveau en termes d'asservissement. Maintenant c'était un immeuble de huit étages qui vivait sous mes ordres : devant mon insistance mélodieuse, un habitant venait toujours m'ouvrir.


Lorsqu'un inconnu poussait la porte de l'immeuble, je me précipitais vers l'escalier. Je savais bien que les boutons de l'ascenseur n'étaient pas conçus pour mes patounettes, je ne suis pas bête. Le problème c'est que j'ai toujours eu du mal avec les chiffres. Je ne sais pas compter. C'est comme avec mon nombre de vies, je ne sais plus où j'en suis. Donc, je me lançais dans l'escalier. Et là c'était la cata. On habitait à quelle hauteur déjà ? Je connaissais très bien notre porte, mais l'étage, aucune idée. Je m'arrêtais à chaque palier, devant chaque porte qui ressemblait à la nôtre et je miaulais bien fort. Si personne ne m'ouvrait je continuais à monter. Et bien souvent mon humaine, alertée par mes miaulements de la mort, descendait, ou montait si j'étais allé trop haut, pour me récupérer et me mettre dans la machine du bon dieu, l'ascenseur magique. Dommage, je ne pouvais pas m'en servir pour aller tout seul et à ma guise de haut en bas et de bas en haut...


Les colocataires ont alors eu une idée de génie, je leur dois une fière chandelle, c'est grâce à eux que j'ai vraiment pu devenir le maître des lieux et me faire tant d'esclaves.


Ils ont fait une affiche avec ma photo, mon prénom, mon adresse ; et ils l'ont collée à l'entrée de l'immeuble. J'étais fier comme un gangster, ça ressemblait drôlement à un avis de recherche. Mais la récompense en moins, les gros radins. Ils encourageaient les autres habitants à m'ouvrir, à me poser dans l'ascenseur direction le sixième étage, ou à sonner l'humaine pour qu'elle descende me chercher. Et voilà, tout le monde me connaissait. Ma vie privée, rien à péter, je n'avais aucun secret. Ce qui comptait le plus, c'était ma liberté de mouvement. Et aussi qu'on compte à ma place.


Cet ascenseur dont je te parle n'est pas un simple appareil à monter les étages, c'est l'ascenseur social, tu piges ? Le symbole de ma réussite.


Qu'un immeuble entier participe à mon indépendance était sacrément gratifiant. Cela me rappelait d'agréables souvenirs de l'ancien appart. La chambre de bonne, c'était le bon temps, celui de l'asservissement des bourgeois. Et comme c'était chouette, aussi, les fugues et les familles par procuration...


Ça m'a soudainement manqué, tous ces gens à ma disposition, pas seulement pour m'ouvrir une porte. Les gagas, les bobos, les distributeurs de pâtée de luxe et de croquettes haut de gamme, les généreux qui, eux, auraient filé une récompense pour moi.


Il semblait être temps de conquérir un nouveau quartier, voir s'il y avait plus d'oseille dans les autres baraques. J'avais la dalle, de bonne bouffe et de liberté.


J'avais bien purgé ma peine. Il était temps de relancer la saison des évasions.


© 2020 Mathilde L, PAU
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