7. Le grand vol

08/03/2022



Cette nuit-là avait été particulièrement horrible. Je devais vraiment bien dormir en vue d'une journée chargée à l'université, j'avais du retard à rattraper, aussi bien en matière universitaire qu'en matière de sommeil. Miou-Miou l'avait senti, et s'était dit que ce serait donc la nuit idéale pour faire le zouave


A l'époque, pas de ronflements de sa part, car, clairement, il ne dormait pas la nuit. Attaques d'orteils, cavalcades dans le couloir, miaulements dans les oreilles, délicats coups de pattes sur mes paupières fermées, et violents coups de griffes sur la tapisserie. Je n'en pouvais plus. Vers 5 heures j'ai craqué, je l'ai attrapé, et lui ai ouvert l'accès au balcon. « Laisse-moi dormir, et va prendre l'air ! », ai-je supplié.


Le Chat m'a prise au mot. Il m'a laissée dormir. Et il a pris l'air, au sens propre. Il s'est envolé.


A 7 heures, je me suis levée pour prendre mon petit déj. Où était passé mon Chat ? J'ai cherché dans tout l'appartement, sous les lits, sous le canapé, dans chaque pièce et sûrement chaque placard. Il n'était nulle part. Dans ce nouvel appart, pas de bouche d'aération pour s'enfuir. La seule issue possible était le balcon. Du sixième étage.


Mon cœur s'est emballé. L'effroyable évidence d'une chute m'a provoqué une dangereuse tachycardie. J'ai soumis mon coloc à un interrogatoire musclé. Le Chat était-il assez maladroit pour tomber ? Assez con pour sauter ? Ou bien le coloc s'était-il vengé de la crotte sur l'oreiller en balançant le Chat par le balcon ? N'avait-il vraiment rien à m'avouer ? Mon ami avait dormi à poings fermés. D'ailleurs je l'avais entendu ronfler, non ? Diantre, son argument l'innocentait d'office. L'unique suspect venait de se disculper.


J'ai descendu les six étages, comme une somnambule en pleine terreur diurne. J'étais tétanisée. C'était sûr, j'allais retrouver Miou-Miou étalé telle une crêpe tout en bas de l'immeuble. C'était un film d'horreur, une mauvaise série policière. La culpabilité d'avoir ouvert le balcon pour seulement deux heures de sommeil me rongeait les sangs. Quelle esclave indigne ! J'étais une criminelle.


En bas, aucune trace ni empreinte de Miou-Miou. Pas même une flaque de sang, que je m'attendais légitimement à trouver. Un agent d'entretien balayait l'entrée de l'immeuble. Je l'ai passé au crible, et soumis, lui aussi, à un interrogatoire frénétique. « Z'avez pas vu mon Chat, ai-je lancé d'une voix tremblotante. Vous êtes sûr ? Mais si, allez, vous pouvez tout me dire. Il est mort ? Et vous avez fait disparaître son corps ? Vous êtes un bandit, un voleur de Chat et vous voulez une rançon ? Je ferais tout pour le retrouver, mort ou vif ! Pourquoi vous vous acharnez avec ce fichu balai ? Qu'est-ce que vous cachez ? C'est suspect cette manière de balayer, vous semblez très agacé... » En effet, il était agacé, il aimerait bien que je le laisse faire son boulot. Il n'avait aucun indice à me refiler sur cette affaire. D'ailleurs il ne croyait pas à mon histoire. Étais-je sûre que mon Chat était tombé du sixième ? Bien sûr que non, je n'en étais pas sûre. « Je n'ai rien vu, je dormais, ai-je répondu honteuse. »


J'ai fouillé tout autour de l'immeuble, cherchant la moindre piste partout, sous les voitures, dans les garages. J'ai même analysé d'en haut et d'en bas les autres balcons... Peut-être était-il tombé seulement d'un étage ? Jusqu'à un autre balcon ? C'était une théorie assez improbable.


Une amie est venue me chercher, à l'heure convenue pour covoiturer jusqu'à la fac. Pendant sept heures, j'étais en cours, sans y être. J'avais expliqué le drame à des camarades de classe, qui trouvaient comique ma tragédie. Ils ne m'ont témoigné aucune sympathie. Je les ai haïs si fort que j'ai frôlé l'apoplexie. C'était interminable. Je ne pensais qu'à mon Chat. La journée a été absolument contre productive. Le seul avantage étant que cette fois-ci je n'étais pas notée absente en cours.


Le soir, un copain m'a déposée devant l'immeuble. En sortant de la voiture, nous discutions du Chat, peut-être même que je pleurais. Et là, je l'ai entendu. Le « MI OU MI OU » inimitable. « C'est mon Chat !, me suis-je exclamée, en cherchant Miou-Miou tout autour de moi.

- Mathilde, tu perds la boule, c'est impossible. Il est mort ton Chat !

- C'est mon Chat, je ne suis pas folle, ai-je affirmé alors que les miaulements se poursuivaient.

- Écoute Mathilde...

- Je n'ai aucun doute. Je reconnaîtrais son miaulement au milieu de tous...

- Mat... »

Et là, il est apparu. Il est sorti d'un buisson dans lequel je n'avais pas fouillé le matin même. Miou-Miou ! Il avait une épaule largement plus haute que l'autre, et boitait légèrement. Mais c'était lui ! Il était allé se trouver une planque, parce qu'il avait senti que sa vie était en sursis, c'est ce qu'on m'avait expliqué plus tard. Les Chats se cachent pour mourir...


Direction le véto, qui n'en revenait pas. Il avait des soupçons au sujet de ma version des faits. Il me prenait pour une menteuse, une arnaqueuse . Il jouait le méchant flic : « Vous êtes sûre qu'il est tombé du sixième ? Vous pourriez le jurer ? Vous l'avez vu ?

-Non, je ne l'ai pas vu, je dormais, ai-je répondu, encore honteuse. » J'ai plongé mes yeux mouillés dans les poils de mon Super Chat volant, remercié le Ciel de ne pas l'avoir emporté pour toujours, et prié pour qu'on nous libère rapidement de cette salle aseptisée, sans passer par la case opération, qui me coûterait autant de larmes que d'argent.


La sentence est tombée : fracture de l'épaule. Trois ou quatre semaines d'immobilisation de la patte. Et une vie en moins sur son compteur magique. C'est tout.


Avec du repos, et une immobilisation, cela rentrerait dans l'ordre. Et il serait vacciné contre toutes les sorties maintenant.


Immobilisé ? Miou-Miou ? Vacciné contre les sorties ? Tu parles...



© 2020 Mathilde L, PAU
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