37. Cure de jouvence

01/09/2022


L'Humaine a récidivé, elle m'a refichu dans ma boîte : direction les vacances chez les grands-parents. A dix-huit ans, elle a osé, oui, prendre le vieux matou pantouflard pour encore l'embarquer en road trip.


Je n'avais rien senti arriver, comme à chaque fois. A croire que ça l'éclate de me la faire à l'envers. Pourtant j'aurais pu me douter de l'arnaque à venir : elle m'avait retiré mes gamelles quelques heures avant le départ.


Une fois dans la machine sur roues qui fait descendre et remonter l'estomac, je lui ai signifié ma colère. J'avais la dalle, pas envie de voyager, j'étais malade comme un chien, et surtout je n'avais pas fait ma crotte avant le départ. Je lui miaulais tout ça dans les oreilles, assez fort pour que sa musique ne suffise pas à couvrir ma voix. Elle voulait écouter de la musique calme pour se détendre ; elle a entendu tout le long le même refrain hard rock : MIAOU MIAOUOUOU MIAOU !


J'ai retenu mon caca jusqu'à ce qu'on entre sur l'autoroute, trop drôle. L'Humaine était coincée avec les fenêtres fermées et l'odeur de ma pâtée redescendue par derrière. J'aurais voulu en rire mais j'ai vite réalisé que l'arroseur était aussi l'arrosé, que le crotteur était aussi le crotté, puisque j'étais coincé avec elle dans ma puanteur. Heureusement, elle a fait une pause sur une aire d'autoroute. Elle a ouvert la portière et ma boîte. Elle m'a porté à une main (j'ai dû maigrir parce que, normalement, me soulever à une main c'est impossible), elle a chopé mon cadeau empoisonné d'une autre, et l'a balancé dans la nature. Et on est repartis.


Après ça, j'étais fier tel un vrai chat de gouttière : je n'avais même pas envie de vomir ! D'ailleurs je lui racontais ma joie : MIAOU MIAOUOU MIAOU...


On s'est enfin garés dans la rue des grands-parents. C'était plus court que d'habitude, moins de trois vomitos et deux cacas, l'esclave avait dû appuyer plus fort sur le champignon ! A l'arrivée, il y avait mes petites sœurs, cool. Et les grands-parents, ceux qui cuisinent mieux que les Humains, super cool. En deux temps, trois mouvements, j'ai repris mes marques. Un tour de jardin passé à tout renifler, pour sentir les imposteurs congénères qui avaient posé leur postérieur dans les massifs de fleurs. Ensuite je suis allé à table, faire une démonstration aux grands-parents de ce que l'Humaine nomme mes « nouvelles mauvaises habitudes ». C'est à dire que je ne me fais plus discret pour venir quémander des morceaux à table, que je taxe une chaise dès qu'un humain se lève, et que je m'empresse de palper la bouffe de mes coussinets. Je n'appellerais pas ça des nouvelles mauvaises habitudes. C'est plutôt du « bon sens arrivé à retardement ».


Ce jardin m'avait tant manqué ! En un clin d'œil, j'avais oublié le trajet et l'entourloupe. J'avais même zappé mon grand âge. On m'avait ramené chez moi, certes chez les grands-parents, mais chez MOI. C'était cette maison que j'aurais mérité, mon pote. Ce jardin. Avec ses odeurs de poisson et de bonne bouffe, ses tas de sable où tout compte fait je serais capable de poser des pêches, comme au bon vieux temps. Oui, j'étais revenu chez moi. Enfin, j'avais ce que je méritais : ma retraite sur la côte, après une vie de citadin et de galérien.


Il était nécessaire de prouver au monde entier que c'était dorénavant MA baraque, et MON jardin. En commençant par les congénères. J'ai d'abord viré la voisine, foudroyée par l'intensité électrique de mes miaulements de la mort. Je ne sais plus si je te l'ai déjà dit, ma puissance vocale atteint au moins un milliard de décibels.


Puis il y a eu ce jeune chat gris et blanc. Tout propre et tout soyeux. Le gros bourgeois. Qui venait caguer chez moi. Le gros crado. Qui squattait mon jardin parce que le sien était moins bien. Le gros looser. Mes miaulements de la mort et ma queue de castor n'ont pas suffi. Alors j'ai remis la main à la patte, la griffe au coussinet. J'ai oublié l'arthrose et repris la baston. Ce que c'était bon. Je l'ai maté le petit kéké. Et même s'il continuait à me regarder derrière le grillage, j'avais gagné. Il était derrière le grillage. Chaque soir, je me postais à un endroit bien précis du jardin et on jouait à chat. Le plus menaçant était le gagnant. Tu te doutes bien que j'ai été déclaré, par moi-même, grand vainqueur de l'été.


Je ne voulais pas quitter mon poste d'observation. C'était tellement bon de cracher sur les congénères, et de balancer des coups de tatane. En plus, cerise sur le jardin : mes miaulements excitaient le gros clebs des voisines. Il était drôlement tendu, il semblait avoir une grande envie de me croquer. Ah ah, il ne pouvait pas, le gros débile ! Il y avait aussi un grillage entre lui et moi. Les Humains étaient obligés de venir me récupérer dans le jardin. Pour me recadrer. Je m'étais complètement décadré. Tu imagines, j'oubliais de réclamer ma pâtée de 17h, ou de 15h, enfin j'avais même oublié à quelle heure on était censé me la servir. Plusieurs fois l'Humaine m'a collé la honte en venant me choper alors que j'avais ma pose parfaite de gros caïd, et que je m'amusais encore à lancer des regards de snob au chat gris et blanc qui, lui, ne pouvait pas me snober parce qu'il avait un jardin tout naze. « Allez Miou-Miou, viens te coucher maintenant ! » « Mais ça ne va pas !, que je m'exclamais, tout le quartier va savoir que je dors dans un lit la nuit, que je ne suis pas un vrai caïd ! » Je protestais, pour la forme, parce qu'une fois repu et posé sur le lit d'une petite sœur, je m'écroulais comme si j'avais déjà vécu un milliard de vies.


Durant toutes les vacances, j'ai pris soin de défendre mon territoire, de rouler des mécaniques, de rassurer le grand-père sur ces histoires de congénères mal élevés qui venaient semer leur engrais dans les fleurs alors qu'on ne les avait pas sonnés. J'étais chasseur de chats, bouffeur de restes, amuseur de la galerie, et roi du cache-cache. Les câlins de l'Humaine ? Plus rien à péter. Les horaires ? Complètement oubliés. Mon côté casanier ? Laissé à l'autre baraque, la moins belle, moins grande, avec un jardin minable et une bouffe passable.


Lorsque les Humains m'appelaient dans le jardin, si je n'avais pas faim, je ne répondais pas. Tapis dans le sable, avec mes poils assortis, je me fendais la poire. Ils galéraient à me trouver. Parfois ils me faisaient même pitié avec leurs sifflements et leurs « Miou-Miou, t'es où ? » désespérés. Je répondais donc : MIAOU ! MIAOU ! (Eh banane ! Je suis là !) Et puis, ils essayaient de m'attraper et je m'écrasais. Je viendrais quand je le voudrais, j'étais un chat de jardin en or, pas un papy d'intérieur en pantoufles !


D'ailleurs, j'allais même fouiner dans les jardins d'à côté dès que le portail restait ouvert. C'était amusant de visiter. Seulement il se passait un truc étrange. Quand je sortais d'un jardin, je ne retrouvais pas la maison des grands-parents. Quelqu'un devait la bouger pendant mon absence. Quelqu'un qui voulait m'enquiquiner et me faire douter de mon sens de l'orientation. C'est la seule explication logique. Sans doute un coup du petit gris et blanc, je n'allais pas le rater à la prochaine rencontre. Je poussais alors mon miaulement tremolo. C'est l'Humaine qui me l'a inspiré. Un miaulement de chat paumé, un miaulement aussi riche en décibels qu'en émotions. Super efficace. Mon esclave accourait, on s'échangeait quelques trémolos et elle me raccompagnait jusqu'à la maison que ce sale congénère avait déplacée.


Au bout d'une quinzaine de bastons, mes humains habituels ont soudain tous disparu. J'avais donc gagné ? Ils étaient rentrés sans moi dans la baraque toute nulle ? Les grands-parents allaient m'adopter ? Je vivrais d'air iodé, de morceaux de poisson frais, et de siestes dans le sable ? Fausse joie, mon pote. L'Humain s'est pointé le lendemain avec ma boîte de l'horreur et m'a ramené chez nous...


Pourquoi ce chapitre en rab ? Parce que j'adore le rab, primo. Deuxio, parce que je suis trop généreux pour garder pour moi tout seul mon immense fierté. Oui, je suis fier : qu'importe l'âge, je reste moi-même. Un gros dur, un blagueur, un voleur, un bagarreur, un bouffeur. Un chat qui se la pète, diraient les Humains. J'assume, je me la pète peut-être un peu.


Cette fois-ci je te salue pour de vrai, mon pote. J'ai pour ambition de faire un marathon de la sieste pour me remettre de ces vacances adolescentes et épuisantes !



© 2020 Mathilde L, PAU
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