35. Chat perché

30/05/2022


Cela fait bientôt dix-huit ans que le Chat et moi avons croisé nos existences. Je n'oublierai jamais l'instant où il a fait son apparition dans ma vie. J'étais perchée dans mon duplex aux mille fenêtres, perdue dans mes envolées lyriques, mes crises d'angoisse, et mes cours en pointillés. Il a partagé ma solitude, et mon amour pour la liberté et l'aventure. Il a aussi subi les complaintes de Janis, dévoré mon cafard du dimanche soir, et battu le bitume de ses coussinets, à côté de mes Doc Martens.

Ensuite, je me suis perchée au sixième étage, où il a joué le funambule, et m'a concocté de belles blagues pour faire courir l'étudiante fainéante qui sommeillait en moi. Puis, il s'est perché sur les toits de mon nouvel appart, pour mieux snober mes débuts amoureux. Et fuguer, encore et encore... Sa tronche a trôné en hauteur sur les poteaux de la ville, des avis de recherche à son effigie, qui ne m'ont d'ailleurs jamais vraiment aidée. Il a fini par accueillir mon homme, et il nous a suivis dans nos premiers engagements. Il a vu pousser mon ventre, et mes bébés. Miou-Miou veillait, perché tout en haut de la pyramide familiale que nous avions fabriquée.

Aujourd'hui, le Chat se pavane sur son piédestal, à la hauteur de son mérite. Et il joue à chat perché, pour préserver ses articulations. Afin de ne plus avoir à sauter une fois qu'il est en hauteur, il se fait un parcours ninja pour éviter de poser une patoune par terre : fauteuil du chef, table basse numéro un, numéro deux, puis canapé, et éventuellement fauteuil numéro deux. Il profite de sa hauteur pour chaparder ce qui pourrait traîner sur son passage, assiette ou verre d'eau, abandonnés quelques secondes, sont bien souvent goûtés et appréciés. Le plaisir de voler ne s'envole pas avec les années !

Le Chat a siégé toute ma vie sur la table ou son fauteuil, pour mieux observer mes proches, les premiers partis et les derniers arrivés. Il a connu mes meilleurs amis, ma famille déjà là, et la nouvelle que j'ai créée. Je ne me rendais pas compte, à dix-neuf ans, que Miou-Miou serait le premier membre de ma future famille. Et c'est merveilleux de me dire, que malgré toutes ses farces, ses fugues vers l'inconnu, et les blagues du destin, il est toujours près de moi. Aussi miauleur, câlin, ingrat, bouffeur, bavard, et surprenant que dans sa jeunesse.

Miou-Miou doit être sacrément perché, dans sa tête, pour imaginer tant de sales coups et de jolis cadeaux. Avec le Chat rien n'est jamais acquis. C'est une sacrée leçon de vie. Le Chat est un être plein de surprises, et ce n'est pas parce qu'il vieillit qu'il arrête ses farces et ses effets de surprise. On prend soin de ne pas bouger son cher coussin, et du jour au lendemain, il n'en a plus rien à péter. Il est malade et souffrant, on commence presque son deuil en reniflant, et le jour suivant il est requinqué et galope dans le couloir. On croit qu'il coule dans la dépression, et une semaine plus tard il trottine pour aller faire rouler un tampon ou une baballe sous un tapis. On est certains qu'il ne veut plus sortir dans le jardin, et une heure plus tard il engueule le congénère voisin qui est entré sur son territoire ; pourtant la semaine d'avant, il s'était contenté d'un regard dédaigneux. En réalité, rien n'est jamais figé avec le Chat.

Il m'a consolée un nombre incalculable de fois, peut-être autant de fois qu'il a perdu une vie. C'est dire... Il m'a soulevé le cœur, pansé le cœur, secouée de bonheur, et de pleurs. Miou-Miou, le câlineur, le fugueur, le miauleur, le bouffeur, le crotteur, le ronfleur. Le Chat, ma perche, mon tuteur, il m'a fait grandir, presque autant que la vraie parentalité. Grâce à lui, je me suis posée, assagie, responsabilisée. J'ai mûri avec lui, mon homme aussi, et ensuite nos enfants.

Il veille aujourd'hui sur mes filles avec une fidélité déconcertante, lui l'ex-fugueur infidèle et dédaigneux. Il les cherche quand elles ne sont pas là, s'assure de les réveiller lorsqu'elles dorment trop tard, les console, les amuse. Il les divise lorsqu'il choisit la chambre de l'une au détriment de l'autre, les rassemble lorsqu'elles s'unissent pour l'embrasser sur son fauteuil, et qu'elles se shootent de son odeur. Miou-Miou, le grand frère félin, tout en haut de leur estime.

Plus le temps passe et moins je peux me passer de lui. Et pourtant, malgré ses victoires face à la mort, je sais bien qu'un jour ou l'autre, il passera l'arme à gauche. C'est le moment où je trémelotte, désolée. Ce n'est pas juste. Il m'a vue grandir, mûrir, et m'assagir, il ne me verra pas vieillir pour de bon. Il ne connaîtra sûrement pas l'adolescence de mes filles comme il a connu la mienne, et il y a peu de chances qu'il soit encore là pour les aider à traverser ce tourbillon d'émotions.

Pourtant toujours un peu chaton, à jouer avec des tampons et des balles, à chercher des sachets de sucre dans les sacs à main, à ouvrir les tiroirs, le Chat n'est plus tout jeune. Et après tout ce qu'il a fait pour moi, me consoler, partager mon goût pour l'aventure et la liberté, nous unir l'Homme et moi, et veiller sur nos petites, je lui dois bien une jolie retraite dorée. Et un roman pour lui rendre hommage.

Tant pis si on dit que je suis perchée, comme le Chat, j'assume... L'amour que je lui porte, le lien qui nous unit est si fort, que j'y trouve quelque chose de mystique, d'inexplicable.

On a souvent évoqué l'ange gardien qui protégeait le félin fugueur lors de toutes ses péripéties. Peut-être bien, oui, que le Chat a un ange gardien. En tout cas, c'est certain, moi j'en ai un. Et il s'appelle Miou-Miou.



© 2020 Mathilde L, PAU
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