34. Esclaves de vacances

25/05/2022


Il n'y a pas si longtemps, je sentais de nouveau l'arnaque arriver. Pire, l'arnaque surprise. Les grands Humains faisaient des messes basses, et des valises en douce. Est-ce qu'ils essayaient d'arnaquer mes petites sœurs ? Si c'était le cas, mon pote, je comptais bien tout cafter aux frangines ! Elles ne se méfiaient de rien, le nez plongé dans leur cartable, dans leurs gamelles ou dans mes poils.


Ah oui, je ne t'ai pas dit : elles sont accros à mon odeur. De vraies droguées, comme moi avec ma pâtée. Il faut toujours qu'elles me fassent un dernier bisou, et encore un dernier, avant d'aller au lit. Bon, c'est parce qu'elles m'aiment, évidemment, mais aussi parce qu'elles adorent retarder l'heure du coucher. Et ça, ça me dépasse complètement. Pourquoi traîner des pattes pour aller pioncer ? Le matin c'est l'inverse, elles traînent au lit pour me câliner, elles retardent l'heure du lever. Ça bien sûr, je comprends parfaitement. Je les regarde, les yeux plissés de sommeil, et je baille quand l'Humaine vient leur dire de s'activer et de lâcher le Chat, qui de toute façon sera plus ou moins au même endroit à leur retour le soir. N'importe quoi. Je change de lit pendant la journée. Je ne suis pas un feignant.


Bon, je m'égare. Donc, les parents comptaient la faire à l'envers aux petites sœurs. Mais faire quoi, à l'envers ? Un déménagement ? Un départ en vacances ? Un autre grand changement ? Et comment cafter aux soeurettes une fois que j'aurais pigé ?


Les valises se préparaient dans le silence de la soirée, quand les petites Humaines avaient enfin accepté qu'il n'y avait rien de meilleur que le sommeil. Les parents remplissaient des poches de victuailles qu'ils allaient planquer dans le camion de l'Humain. Dedans il n'y avait pas de pâtée, je ne savais pas si je devais être inquiet car ils avaient oublié de me prévoir à bouffer, ou soulagé car cela signifiait que le changement se ferait sans le Chat. C'est que je suis devenu un peu pantouflard et casanier. Là, c'était l'hiver, je ne rêvais que d'une chose : dormir devant le poêle allumé, sur le fauteuil du chef, c'est-à-dire le mien. J'avais la flemme de vivre un autre bouleversement, et j'étais résolu à entamer une nouvelle dépression si les Humains s'amusaient encore à saboter ma routine adorée. Ma routine c'est un super plat que j'ai inventé, un savant mélange de siestes, assaisonnées de délicats ronflements, saupoudrées de cacas puants et de grains de litière jetés par poignets hors du bac, et le tout arrosé de sauce à la pâtée du moment. Un délice, ma routine.


La veille de ce qu'ils nommaient entre eux « la surprise », les Humains avaient tout mis dans le camion. Leurs vêtements propres sur lesquels je n'avais pas eu le temps de coller des poils, des affaires de piscine pour s'adonner au plaisir canin de la trempette, de la bouffe donc, et même les vélos des enfants. Pas de trace de ma boîte à vomis, je semblais bien parti pour ne pas partir. J'étais soulagé de ne pas devoir bouger. Et inquiet. Qui viendrait m'ouvrir mes sachets, remplir ma gamelle à moitié vide, me divertir, et nettoyer ma litière ?


Le lendemain matin, les filles ont appris la grande nouvelle. La famille partait à bla bla bla ! Ils allaient faire bla bla bla ! Je ne comprenais toujours rien à leur enthousiasme, peut-être bien parce que je m'en foutais un peu. Les sœurs étaient ravies. A priori, il n'y avait pas d'arnaque pour elles. Elles allaient rater l'école, et partir en vacances. Mais j'allais leur manquer, c'était sûr ! Et hop, j'avais soudain des nez contre moi, des petites mains parfumées au petit déj qui me papouillaient. J'ai cru qu'elles allaient pleurer de me quitter, ça a commencé à me faire flipper. Ça durait longtemps les vacances normalement ? Combien de siestes ça représentait ?


L'Humaine a abandonné un instant son agitation de grand départ. Elle a tiré la langue en écrivant une liste à rallonge. « Le mode d'emploi de Miou-Miou », qu'elle disait en souriant, d'un air pourtant inquiet. Il y aurait des esclaves de vacances qui viendraient directement à domicile. C'était nouveau ce concept ! J'espérais que l'Humaine ait écrit mes doléances à moi. Trois sachets par jour, une boîte de thon quotidienne. Des croquettes en accès libre. Une litière nickel tout de suite après mon popo. Mon coussin propre et pas déplacé d'un centimètre. Des câlins, pas trop, pas pendant que je dors profondément, et surtout pas en bas du dos.

Après l'agitation, les au-revoir tragiques, touchants certes, mais flippants, le calme est tombé sur la maison. Comme chaque matin, lorsque les Humains rejoignent leurs occupations, incompréhensibles pour moi, mais qui financent, paraît-il, ma bouffe et mes soins vétos. Et aussi ma nouvelle maison, celle que je méritais amplement. Je ne sais plus si je te l'ai déjà dit, que je la méritais amplement ma nouvelle baraque ? Ensuite, je suis resté seul la journée. Rien à péter. J'avais l'essentiel, la gamelle était pleine et les lits encore chauds. J'étais tellement impatient de découvrir les esclaves remplaçants que j'ai pioncé toute la journée.


Le soir, une clé a tourné dans la serrure. J'ai eu envie de rire quand j'ai vu qui c'était. Devine un peu ! Les grands-parents ! Ce coup-ci c'était eux qui avaient fait le trajet de trois vomitos et deux cacas pour venir me voir, moi et rien que moi, puisque les autres humains n'étaient pas là. Je voulais leur demander s'ils avaient pensé à m'amener du saucisson, mais il y avait beaucoup plus urgent. Ils avaient largement dépassé l'heure de l'apéro, et pire : celle de la pâtée. Je ne plaisante pas avec les heures de repas, alors j'ai remis les pendules à l'heure. Un petit rappel des miaulements de la mort. Un avertissement si un nouveau retard venait à se manifester. Ils m'ont enfin servi, et j'ai englouti toute ma pâtée en rotant, comme à chaque fois que j'ai trop la dalle. Ok, c'est dégueu, mais ce n'est pas de ma faute. Ils n'avaient qu'à être à l'heure.

Le lendemain, j'ai appris que les esclaves de vacances n'étaient pas tout à fait au complet. D'autres allaient arriver. Et ce n'était pas plus mal, si tu veux mon avis. J'espérais sérieusement que les prochains seraient plus ponctuels. La tatie et les cousins s'étaient portés volontaires pour un asservissement de vacances. Bons humains, que je pensais naïvement. Tu parles. Soi-disant que la litière sentait mauvais, même si j'étais mignon. Et que les grains de litière partout jusque sur le lit, c'était vraiment crado. Ça, c'était l'ado qui s'en plaignait. Dommage qu'elle ne m'ait pas connu lors de ma propre adolescence, pas propre du tout. A l'époque où je ne me lavais plus, et où j'avais de la crasse mélangée au sang de mes bastons, et des puces dans les plis de mes bourrelets. Elle aurait été super écoeurée, et je me serais drôlement poilé.


Je snobais toute la smala, depuis mon fauteuil, dès qu'ils m'avaient câliné, tel qu'indiqué sur le mode d'emploi et rappelé par ma douce voix. C'était assez amusant de recevoir la famille qui me recevait d'habitude. Ils mangeaient dans mon salon. C'était marrant. Bon, il ne fallait pas que ça dure trop longtemps non plus, je préfère quand même mes humains habituels. A mon âge, les habitudes comptent autant que la sieste. Et la pâtée. D'ailleurs, je faisais comme d'hab, j'attendais le signal du passage à table pour filer dans la litière. C'est qu'elle est dans le salon, mes esclaves n'ont jamais trouvé une autre place acceptable. Si on la met ailleurs, je me bloque, je ne suis pas tranquille, je retiens tout. C'est la version de la véto. Elle n'a pas pigé que c'était plus drôle d'avoir les toilettes à l'endroit où les humains font pétiller leurs papilles. On fait ce qu'on peut pour s'amuser, mon pote. Et crotter au moment du repas c'est la poilade assurée. Surtout devant des non-initiés. L'effet de surprise couplé à l'écoeurement, ça me fait ma soirée. Après le spectacle du Chat sur le trône pendant les repas de famille, je remontais sur mon fauteuil, à moitié endormi. J'entendais dans mon sommeil que personne n'avait vraiment envie de ramasser mon trophée. Il fallait pourtant bien s'y résoudre, ça gâchait leur repas.


L'idée de me faire garder à la maison par des esclaves de remplacement n'était pas mauvaise. Je pense d'ailleurs que j'ai été relativement cool face à ce qui était, malgré tout, un grand changement dans mon train-train. Je n'ai fait ni plus ni moins que ce que je fais d'habitude. Le coup de la litière à table. Le classique : je veux sortir, rentrer, sortir. Les ronflements sonores. Les miaulements nocturnes. C'était étonnant avec des non-initiés. Les esclaves de vacances ne sont pas habitués à se lever la nuit pour régler cette histoire de gamelle qui n'est jamais au bon niveau. Tu sais ce qu'elle m'a servi, la tatie, au milieu de la nuit ? Une gamelle de litière ! J'ai rigolé, parce qu'elle a rattrapé le coup, évidemment, sinon j'aurais gueulé. Tu imagines un peu si elle avait fait l'inverse ? Me verser des croquettes pour remplir ma caisse à cacas ? J'aurais été plongé en plein dilemme. Encore pire que choisir entre entrer ou sortir. J'aurais hésité des heures : bouffer ou crotter ?


Les jours sont passés, combien je n'en sais rien. Mes humains sont revenus et je dois reconnaître que j'étais plutôt content. Je ne leur ai pas montré, naturellement. Il faut se faire désirer dans la vie, et rappeler que le Chat n'est adepte ni des grands ni des petits changements.


J'avais un peu peur, faut bien l'avouer. Ils n'allaient pas tous rester dans la baraque, non ? Les grands parents et la smala allaient rentrer chez eux maintenant ? Là où ça sent bon le sable, le poisson et le saucisson. Parce que ça allait être tendu, de partager encore plus mes lits et mes fauteuils. Et puis, avec tous ces invités, j'avais peur qu'on zappe une nouvelle fois mes heures de repas.


Les esclaves de vacances ont rassemblé leurs affaires, embrassé mes humains, échangé des bla bla bla, et ils sont partis. Ils n'avaient pas trop mal fait leur job, même si je n'avais pas eu de thon ou de saucisson. Je m'étais relativement amusé. Mais j'étais soulagé.


Enquiquiner ses propres humains reste définitivement le plus amusant. Surtout lorsqu'ils rentrent de vacances, et que l'on fait un concours du plus pot de colle. De celui qui réveille le plus les autres pour un câlin urgent. Entre mes sœurs et moi, je ne sais vraiment pas qui est le meilleur à ce jeu. Ce qui est certain, c'est que la partie des vacances, c'est moi qui l'avais gagnée, qu'importe où mes humains sont bien allés. Je ne suis allé nulle part, et je n'ai pas eu à me farcir un trajet nauséabond.


J'étais donc le grand gagnant des vacances.


PS : La photo c'est pour te montrer le regard de snob que je lançais à mes esclaves de vacances.


© 2020 Mathilde L, PAU
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