31. Chat de coussin au grand jardin

13/05/2022


J'étais trop vieux pour déménager, je le savais bien. Seize ans, tu réalises ? L'Humaine trémolottait : « Le Chat est déprimé ! » Parce que je ne faisais plus que dormir et manger, et que je ne posais pas une patoune dehors. Quand je me suis mis à m'allonger dans ma litière, avec mon air de clebs battu, elle a fait ni deux ni une et m'a fichu dans ma boîte, direction la véto.


La véto m'a encore pesé, et a encore frôlé la hernie, bien fait. Il a fallu se rendre à l'évidence : ne faire que pioncer et bouffer, ça fait grossir. Après une longue discussion, où l'Humaine prenait clairement la véto pour sa psy, la toubib a décrété que je faisais une dépression post déménagement. Un genre de baby blues sans bébé, si j'avais bien capté. C'était donc ça ? Cette envie de ne plus avoir envie ? Cette flemme monumentale qui me faisait ronfler jour et nuit sur mon coussin ?


La véto a filé une boîte de cachets magiques pour que je relativise, des croquettes minceur, d'autres trucs pour mes articulations, et tout un tas de conseils idiots, genre me faire jouer, m'inciter à sortir dehors et à me dépenser... En échange, mon esclave a lâché un rein à la toubib, enfin si j'ai bien compris ce qu'elle a dit en rangeant sa carte bleue dans le portefeuille.


J'ai accepté mes médocs sans broncher. Ce n'était pas un peu de poudre sur ma pâtée qui m'empêcherait de bouffer. Au bout de quelques jours de traitement, j'allais mieux.


D'abord, j'ai commencé à sentir un drôle de truc revenir. La connerie. Je pensais que c'était mort, maintenant que j'étais passé dans la catégorie senior. Mais non. Soudain, je me suis souvenu que le lit des Humains était fun. Je me mettais à l'envers dessous, je m'accrochais avec mes griffes et je me baladais la tête en bas, en rampant comme un chaton dégénéré. C'était rigolo. Je ressortais plein de poussière et je me traînais sur mon coussin, épuisé. Et puis, les Humains ont ressorti ce qui ne m'amusait pourtant plus depuis très longtemps : les joujoux, les baballes, et même les tampons hygiéniques dans l'emballage (chacun son truc, hein). Ben zut alors, ça me plaisait de nouveau ! Je faisais rouler le tout en marchant relativement vite dans le couloir (je n'allais pas courir non plus, faut pas pousser). Et si un tapis croisait ma route, je m'allongeais pour lui balancer des coups de pattes arrière et je planquais tous les jouets en dessous. Les petites sœurs rigolaient en chœur, ça me faisait chaud au cœur de voir leur bonne humeur.


Ne va pas t'imaginer que mes moments de folie s'éternisaient. Ça durait quelques minutes par-ci par-là, et vu mon âge avancé c'était largement suffisant pour que l'Humaine me lâche la grappe avec cette histoire d'activité physique à encourager au maximum.


Une bonne nouvelle tournait dans le nouveau quartier. Une association avait embarqué tous les congénères consanguins. Pour les stériliser et les placer dans des foyers. Je ne savais pas trop ce que ça voulait dire, mais si ça signifiait qu'on allait rallumer la lumière de leurs étages, et les empêcher de se multiplier, c'était une bonne chose. Ça sentait moins le pipi sur mon palier, et je n'avais plus vue sur leurs tronches de débiles. Ça m'a incité à ressortir. Enfin, je n'ai pas trop eu le choix. Les Humains me prenaient dans les bras pour faire l'ascenseur dans les marches, et hop, au jardin Miou-Miou.


La curiosité, assaisonnée d'un peu de mon complément alimentaire magique, me poussait à renifler partout et à m'intéresser à ce nouveau grand jardin. Que je méritais amplement, je ne sais plus si je te l'ai déjà dit, que je le méritais amplement.


Tiens donc, il y avait un congénère dans le jardin juste à côté. Ce n'était pas un dégénéré, lui. Je crois bien qu'il était de race, ou à moitié. Comment il se la pétait le type avec son pedigree et sa jeunesse ! Pff, le snob. Rien à secouer de sa race, les chats de gouttière sont les plus coriaces. La preuve, j'avais survécu à tout, y compris à la déprime. On se toisait chacun derrière notre grillage. On s'est mis d'accord en silence : pas de baston, chacun chez soi. Je me sentais trop rouillé pour les bagarres, et Monsieur ne voulait sans doute pas tacher son joli pelage de chat de marque. Par contre, qu'il ne s'amuse pas à semer d'autres crottes dans mon passage, sinon je... Je... Je lui jetterais un regard assassin, et je retournerais sur mon coussin, voilà ! Faut pas me provoquer.


Le jardin, ça allait mieux. Mais le coussin de la chambre, ça restait tout de même mon coin préféré. J'avais délaissé les siestes dans ma litière parce que je me sentais moins déprimé. Par contre, ma litière c'était acté, j'avais été clair avec les Humains, ils ne réussiraient plus à me l'enlever. Sinon je ferais la grève du pipi caca et ils devraient me ramener chez la véto pour échanger, encore, un rein contre un soin. C'était tellement confortable de faire mes besoins dedans. D'ailleurs quand j'étais dans le jardin, si une envie pressante arrivait, je rentrais en trottimarchant pour aller dans ma caisse. Ouais, j'invente un nouveau verbe, adapté à ma nouvelle allure maximum.


En plus, ce qui est d'enfer avec une litière c'est que c'est un excellent moyen de rendre les esclaves super vénères. Et je leur devais bien ça, après ce qu'ils m'avaient imposé en bousculant mon train-train de chat de lotissement. GRAT GRAT GRIFF GRIFF, le secret c'est de faire le max de bruit et d'en balancer partout. De bien préparer le terrain, et évidemment de ne rien recouvrir dès que l'affaire est terminée et la chose déposée dans la caisse. Ah, et ai-je besoin de préciser qu'il faut caler ses heures sur celles des repas des Humains ? Comme c'était drôle de leur faire le coup à chaque repas. Toute la famille se bouchait le nez. Je remontais fièrement sur un fauteuil, le mien, parce que c'était quasi le seul sur lequel je pouvais encore sauter, et surtout parce que normalement c'était celui de l'Humain. Et c'était bien fait pour lui si je me l'étais approprié. Je ne m'essuyais pas les coussinets et PLOC PLOC PLOC je semais des petits grains jusqu'au fauteuil. Depuis mon trône je savourais le spectacle du dîner interrompu par le caca royal. Les sœurs se marraient, les parents soupiraient, et l'Humaine était toujours la première à craquer et à se lever de table. Elle nettoyait, plongeait mon trophée dans un sac plastique et balayait tout autour. Elle pestait : « Ça me rappelle quand les enfants allaient au pot, c'était toujours à l'heure du repas, comme par hasard, pour nous enquiquiner et nous couper l'appétit ! » Je lançais un regard complice aux petites sœurs. Évidemment que c'était fait exprès, nos besoins pressants à l'heure des repas. C'était tellement bon de pourrir la dégustation de leurs gamelles. Oh, ça va, on se venge comme on peut, en fonction de son âge...


Le jardin et les jeux c'était à petites doses, mais ça m'apaisait. J'avais plus de câlins, parce que j'en avais besoin. Essentiellement la nuit. Ah ben oui, tu n'imagines quand même pas que j'allais dormir de nouveau dehors ? Je dormais dedans. Enfin je dormais... Je passais la nuit à l'intérieur plutôt. A naviguer de chambre en chambre, à gratter aux portes si elles étaient fermées. Et surtout ma mission de cette première année dans la baraque c'était de m'assurer que les parents ne dorment plus. D'abord, je faisais des allers-retours pendant leur sommeil. Leur porte couinait, c'était parfait. Je me hissais sur le lit avec mes griffes acérées. Et ouais, je n'avais plus beaucoup de dents, cependant mes griffes étaient toujours aiguisées. Je piétinais leur sommeil, je miaulais dans leurs oreilles, et je m'allongeais sur les pieds de l'Humaine pour lui écraser les orteils. Cela me rappelait le bon vieux temps, quand les amoureux n'avaient pas d'enfants, qu'on se serrait à trois sur le petit lit de l'Humaine. Ensuite, je descendais de leur pieu en toute discrétion : SHBIM. Ben ouais, j'étais un peu moins léger. La faute à qui ? A ma déprime, au déménagement, et donc à mes humains. Alors bien fait si ça les réveillait. Quand j'étais descendu et qu'ils pouvaient enfin se rendormir, je me mettais en boule sur mon coussin pour vite ronfler avant eux.


C'était délicieux ces petites vengeances. Finalement, ça irait dans la nouvelle maison. Si on ne m'embêtait pas trop, qu'on continuait à me gâter et à me filer mon petit complément alimentaire élémentaire, alors ça irait.


Juste un soir, j'ai eu un petit coup de nostalgie. L'ancienne voisine du lotissement est passée nous rendre visite. Je lui ai fait la fête, un super accueil. J'ai toujours aimé me frotter à ses jambes, parce qu'elle s'éloignait, apeurée, en répétant qu'elle était très allergique. C'était drôle. J'attendais qu'elle sorte une boîte de thon. Que dalle, mon pote. Elle était venue les mains vides. La page était définitivement tournée, le lotissement c'était fini. Ainsi que la vie de chat de palier.


Je dormais dedans, je ne me bagarrais plus, je jouais comme un chaton au moins cinq minutes par jour, une petite sortie quotidienne, mes croquettes de régime qui ne servaient à rien parce que je continuais la pâtée et le léchage des pots de yaourt, et retour sur mon coussin. Un joli train-train de petit vieux qui n'est pas si vieux.


Dorénavant j'étais un chat de coussin, avec un grand jardin. Et je pensais naïvement que je ne risquais plus rien.


© 2020 Mathilde L, PAU
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