30. Le déménagement

11/05/2022


Quelle période, ce confinement ! Pas moyen de pioncer tranquille, j'étais épuisé à la fin. Lessivé, rétamé, cuit, cramé, éclaté. Ils sont sympas mes humains, hein. Je ne dis pas non à quelques câlins supplémentaires, un rab de pâtée et de vénération. Mais la stimulation permanente, et les dodos interrompus par les cris, les rires, les jouets dans la tronche, et les caresses à rebrousse-poil, non merci. Finalement, c'était un peu comme si j'avais vécu avec mes congénères pendant deux mois. Des congénères chatons. Qui ne pensent qu'à bouffer, jouer, pioncer, et emmerder le grand patron, c'est à dire moi.


Alors, quand ils sont retournés à leurs occupations, j'ai pu reprendre les miennes, peinard. Enfin la mienne, d'occupation, l'unique, la meilleure, j'ai nommé : la sieste. Il fallait que je récupère du boucan des derniers mois.


Et voilà, qu'à peine remis de mes émotions, je voyais des cartons se remplir, des mines se réjouir. Ça puait l'arnaque, je reconnaissais l'odeur. Quand il ne restait plus que quelques meubles, j'en étais enfin sûr. J'y avais réfléchi pendant mon sommeil, et j'avais capté. C'était ça, le nouveau grand changement que les Humains s'étaient mis en tête : on allait déménager.


Tu peux m'expliquer cette obsession humaine des grands changements ? Ils ne pourraient pas juste se trouver un territoire, aller m'acheter de la pâtée, et garder leur pieu au même endroit ? Quel besoin, hein, de courir toujours plus loin, à la poursuite du bonheur ? Ils s'imaginent que la bouffe est meilleure ailleurs, que l'herbe y est plus grasse, et la liberté plus grande ? Cette idée de grand changement, et de déplacements à répétition est d'une puérilité... On avait largement dépassé l'âge, si tu veux mon avis.


Voilà qu'on allait encore déplacer le Chat. C'était quoi, mon millième déménagement au moins ? Sans compter les appartements et les maisons où j'avais déménagé tout seul, comme un grand. « Pourvu qu'on n'aille pas dans un appart, pourvu qu'on n'aille pas dans un appart, que je me répétais. » Et si on allait dans une maison sans palier ? C'était possible ça ? Où est-ce qu'on mettrait mon panier, alors ?


On m'avait bien expliqué ce coup-ci. Bien expliqué fois quatre. L'Humain, l'Humaine, grande petite sœur et petite petite sœur. Chacun sa version, mais les grandes lignes étaient similaires. « On va déménager Miou-Miou, tu verras là-bas, bla bla bla. » Ça m'avait tant lassé, ces répétitions, que je chutais chaque fois dans un sommeil abyssal. Le grand jour est arrivé. Le camion de l'Humain a été rempli des derniers essentiels et ils sont partis. Je serais le dernier à déménager. Tant mieux, ça me ferait du rab sur mon palier. Presque dix ans que j'avais passé là, avait dit l'Humaine, avec ses habituels trémolos dans la voix. Sacré quartier, je l'avais dirigé d'une patte de maître. Du beau boulot. Cette maison me manquerait sans doute. Pas comme la rouge dont je m'étais lassé. Du jour au lendemain, plus rien à péter du rouge.


Ensuite, ils sont revenus tous les quatre avec l'autre voiture, celle de l'Humaine, qui fait autant vomir que le camion de l'Humain. J'ai eu la nausée quand ils sont arrivés avec ma boîte. Mais je me suis résigné, je suis rentré dedans sans sortir les griffes. De toute façon, après ce qu'on avait vécu, ma maison c'était eux. Même si parfois, faut l'avouer, ils me gonflaient bien comme il faut, et que je préférais le silence de mon plumard de l'entrée.


On n'est pas allés très loin. A peine le temps de lancer une petite gamme de miaulements, et même pas mes miaulements de la mort, juste des vocalises pour chauffer ma voix. J'étais aussi frustré de ne pas avoir eu le temps de chanter, que ravi de ne pas avoir eu le temps de vomir.


La nouvelle maison était plus grande que l'autre. Elle était individuelle. Il y avait un grand jardin. Elle était belle. Le genre de baraque où je me serais installé au temps de mes fugues, même si j'avais connu beaucoup plus luxueux. Par contre, j'ai repéré de suite un truc qui me chiffonnait les bourrelets. Il y avait des marches pour entrer dans la maison. Maintenant que les Humains cessaient de faire les radins et choisissaient une baraque à la hauteur de mon mérite, ils devenaient amnésiques. Et mes articulations, alors ? Comment que je ferais, moi, pour descendre et monter à ma guise ? J'allais me fatiguer les patounettes ! Et mes crottes dehors ? Et mes balades ? Et mes contemplations de la nature ? Et mes bastons pour défendre mon territoire ?


En parlant de territoire, ici ça puait le pipi de congénères. J'en avais aperçu au bout de la rue, qui n'avaient pas l'air malins. Ils étaient tout moches et tout pouilleux, quelque chose me disait que c'était des congénères consanguins. Et qu'ils n'avaient pas la lumière à tous les étages. « C'est quoi ce quartier, les gars ? », que je miaulais depuis ma cage, parce que je n'étais pas encore libéré. Ils prenaient leur temps, les Humains, pour porter ma boîte jusqu'à la maison. Pour me faire voir le jardin, soi-disant, tu parles, c'était surtout qu'ils avaient du mal à porter mes six kilos dans la vieille boîte qui avait mon âge.


On est entrés à l'intérieur. Je n'ai pas vu grand-chose derrière mes barreaux. On m'a transporté dans une chambre, la nouvelle piaule des Humains apparemment. Ils m'ont libéré et donné mon petit coussin de l'ancienne maison, celui sur lequel je n'allais jamais là-bas. Ici, je m'y suis mis, je ne sais pas pourquoi. Ils ont posé ma caisse à crottes dans un coin, ça faisait longtemps que je ne l'avais pas vue celle-ci ! Miou-Miou est un chat d'extérieur, bon sang, il ne crotte que dans l'herbe ! Quelle drôle d'idée de poser ma litière là. Ils ont aussi dispersé des gamelles d'eau, de pâtée, de croquettes. Ils avaient l'air tellement soucieux de moi, je suis sûre que si j'avais commandé une chauve-souris pour le dîner, l'Humaine aurait filé à la chasse dans le jardin. Elle serait rentrée bredouille, et je me serais poilé.


J'ai passé je ne sais pas combien de temps dans la piaule. Tout le monde venait me voir à tour de rôle. J'entendais qu'on s'activait à l'intérieur, on tirait des meubles, on s'excitait. Finalement, j'étais bien, à l'abri du bruit. J'avais craqué, et reposé une pêche dans la litière. C'était drôlement confortable de ne pas avoir à gratter la terre, se planquer, escalader un grillage pour aller crotter.


Le soir, ou le lendemain soir, je ne sais plus, on m'a enfin ouvert la porte. J'ai découvert le reste de la maison. A l'odeur, j'ai compris où était la nouvelle chambre de grande petite sœur et de petite petite sœur. Fallait que je m'en souvienne, pour bien alterner, quand j'irais les emmerder la nuit. Je suis un chat équitable, moi. Partage des enquiquinements. Je ne sais pas compter, mais un coup sur deux, ça c'est fastoche.


Puis on m'a ouvert pour découvrir le jardin individuel que je méritais amplement. Après toutes ces années de balcons, de toits et de mini-jardin...


D'abord, j'ai bien vérifié devant la porte, et il y avait un palier. Ouf, j'étais rassuré ! On pourrait placer mon panier ici, et je continuerais ma vie de chat de palier, ailleurs juste. J'ai descendu les six marches avec un mélange de BROU BROU de bonheur et de CRAC CRAC d'arthrose. Je me souviens du nombre, parce que l'Humaine comptait à ma place, avec ses trémolos dans la voix, pour m'encourager. Ridicule. On a fait le tour du jardin avec les Humains. Il y a avait des arbres, des fleurs, de la terre, des insectes. Parfait, il y avait tout ce que j'avais commandé.


Il m'a suffi d'un tour, mon pote, pour me rendre à l'évidence.


Le jardin était beau et grand, j'avais ce que je méritais. Et en toute logique, je n'en aurais plus rien à péter. J'avais eu ce que je voulais. Parfait. Mais j'avais la flemme d'entretenir un jardin si grand. T'imagines un peu le boulot ? Recommencer à zéro ? Me bagarrer avec tous ces crotteurs mal éduqués, qui déposaient leurs cacas dans mon jardin. Cracher sur les intrus. Gonfler ma queue, faire croire que j'étais balèze. Balancer des coups de tatanes... La flemme, mon pote. La méga flemme.


J'ai fini le tour du jardin en soupirant. Je suis remonté, en comptant jusqu'à six en chœur avec l'Humaine.


J'avais enfin ma maison individuelle, couleur pas trop fade, plus originale que les maisons identiques du lotissement, et avec en prime un grand jardin. Voilà, j'avais gagné. Sauf que ça puait le pipi de congénère sur le palier, et je ne voyais pas trop où installer mon nouveau coin contemplation et caca en plein air. Et puis, le panier, maintenant qu'il avait déménagé, je ne voulais plus y poser un coussinet, qu'importe où les Humains le posaient. Plus rien à secouer du vieux panier. Puisque j'avais gagné le joli extérieur que je méritais depuis le début, j'ai pris une grande décision.


Dorénavant, je serais un chat d'intérieur.


Point barre à la ligne, et retour dans la chambre des Humains pour une sieste de 48 heures. J'avais un confinement et un déménagement à digérer, tu comprends. Il était temps d'expérimenter la grande expression des humains : « le grand changement ».


Le changement c'était maintenant. Et ça se passerait dedans.



© 2020 Mathilde L, PAU
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