29. Confidences d'une famille confinée

09/05/2022


Alors que nous commencions à envisager une nouvelle vie, tout s'est soudain mis sur pause. Pour le monde entier, ou presque. Il y a eu d'abord l'apparition inquiétante du COVID, et ensuite l'annonce de la fermeture des écoles, et celle du confinement. La peur a été la première à s'installer. Et puis, un certain enthousiasme familial s'est allumé, une volonté de ne pas couler dans l'inquiétude et de tenir pour les enfants. Aussi, dans notre région, nous étions bien lotis, le COVID ne semblait exister qu'à la télévision. Nous comptions cependant jouer le jeu du confinement.


Après tout, cela pourrait être une belle expérience, de vivre tous les quatre 24 heures sur 24 et de se créer un nouveau quotidien avec le Chat, qui lui, était déjà là H 24.


L'anxiété me titillait encore un peu lorsque j'ai vu le Chat étalé sous un rayon de soleil, ça m'a fait un déclic. Le Chat avait tout compris. Si la terre arrêtait de tourner, que l'espèce humaine menaçait de s'éteindre, rien ne l'empêchait à présent de se remplir de soleil, de bonheur et de paresse. Sans faire exprès, le Chat m'avait donné une idée, plus qu'une idée même, une obsession, une nouvelle lubie. Je devrais mettre par écrit tous les bonheurs de la vie. Avant de crever, si c'était l'issue de la pandémie, je voulais laisser mes souvenirs de bonheur par écrit. Avant de crever, si c'était l'issue d'une vie qui toucherait bientôt à sa fin, Miou-Miou voulait, quant à lui, continuer à s'en battre les coussinets de tout, dormir, bouffer, et bronzer.


J'avais d'abord préparé un planning familial. L'époque où je n'avais pas d'autres responsabilités que moi-même était révolue, je m'étais donné pour mission de conserver un certain ordre dans ce nouveau désordre. Le matin, nous garderions le rythme normal : se lever, prendre le petit dej, se faire taxer le lit par le Chat, et travailler. L'après-midi, ce serait sport, activités manuelles, et pause télévisée éducative. Il était beau mon planning, hein ?


Dès le premier lundi matin, le planning avait laissé place à une joyeuse anarchie. Les gosses n'avaient pas encore reçu leur travail, j'avais la flemme de préparer mes cours à distance. A midi, les filles étaient déguisées, et j'étais toujours en pyjama, avec un projet tenace en tête. Commencer à écrire ce fameux bouquin soufflé par le Chat, et replonger ainsi dans mes deux grandes passions : la nostalgie et l'écriture.


Je te rassure, au bout de quelques jours, j'ai réussi à appliquer les grandes lignes du planning, et le nouveau quotidien s'organisait doucement. Avec plus de souplesse que sur mon papier, et heureusement. L'Homme télétravaillait, je donnais quelques cours à distance et j'aidais les enfants dans leurs devoirs, allant même jusqu'à proposer mes fameuses activités manuelles et sportives. C'était bien la première fois de ma vie que je faisais de la gym devant la télé, ou que je préparais des parcours sportifs sur ma terrasse. Par contre, je n'ai pas fait de pain maison. Ni de potager. Je ne me suis pas non plus mise au jogging (mais en jogging, oui). Ai-je quand même réussi mon confinement ?


Je crois que oui. Nous étions heureux, les infos à très petites doses, et les moments à cinq à grandes doses. Les filles travaillaient bien. Elles s'amusaient sans trop se disputer, car elles avaient pigé que sans école, la sœur serait la seule et unique copine pour les semaines à venir, alors autant veiller à garder une bonne complicité. Elles faisaient du vélo dans le lotissement plusieurs heures par jour. Enfin, au bout de deux bonnes semaines, lorsque j'avais fini par accepter que le COVID ne se déplaçait pas dans l'air de notre quartier. Maman poule et anxieuse ? A peine.


Alors, quand les filles partaient pédaler, sous la surveillance de l'Homme, qui finissait son travail plus tôt qu'à l'accoutumée pour bricoler devant la maison, je filais sur l'ordi. J'écrivais des heures, la musique plantée dans mes oreilles. Un texte par jour, ou tous les deux jours. Et je ne m'arrêtais que pour reprendre mon rôle de maman. Je reprendrais la nuit de toute façon, les insomnies créatrices agitaient mes nuits. Le lendemain, je veillerais aux devoirs, des cernes sous les yeux, et je filerais peut-être faire une sieste de mamie, avec Miou-Miou, pendant que les filles feraient un temps calme. Comme c'était délicieux, cette époque où elles faisaient un temps calme chacune dans leur chambre.


Le Chat semblait ravi que nous soyons là en permanence. Il venait se frotter à nos jambes, en broubroutant, dès que nous étions dehors. Il faisait encore plus d'allers-retours que d'habitude pour observer sa gamelle, surveiller les nôtres, glaner quelques caresses. Il farfouillait parfois dans nos bureaux, et mettait encore le bazar dans les tiroirs. Il n'y a pas d'âge pour ce genre d'inspection féline. Ensuite il se barrait en trottinant jusqu'à son panier.


Le Chat était un petit divertissement dans la vie des enfants déscolarisées et désocialisées. Les filles le stimulaient dès qu'il traversait la pièce ou leurs pensées. Elles lui agitaient des jouets au-dessus de la tronche, et tentaient de le faire rechuter en enfance, pour faire un copain de plus. Ça ne l'amusait pas beaucoup, mais en bon grand frère, il mettait deux trois coups de pattes pour gicler le pinceau ou la plume qu'on lui agitait sous la truffe. Ses trente secondes de connerie provoquaient des éclats de rire bien plus longs. « Ah c'est trop mignon, Minou il joue ! Regarde, il est content ! » Ouais, enfin, vu comme il balançait son plumeau avec agacement, je n'étais pas sûre qu'il soit ravi non plus.


L'escalade du grillage, c'était terminé pour Miou-Miou. En tout cas, puisque nous étions toujours dans les parages, la flemme l'incitait à miauler devant le grillage, en attendant nos bras. Nous étions devenus des ascenseurs pour l'aider à passer de l'autre côté du jardin.


Certaines fins de journées, nous nous rendions au parc à côté. Nous appelions Miou-Miou, à grand renfort de sifflements, de « KITI KITI KITI ! » , « Minou, minou, minou ! ». Il nous suivait jusqu'au bout du lotissement, et puis terminé. Le parc, c'était fini pour lui. On voyait que ça lui coûtait, le pauvre, de renoncer. Fichue arthrose. C'est ça, mon pépère, d'avoir tant couru après la liberté...


A notre retour, une heure plus tard, il nous faisait une fête, digne d'un grand retour de vacances (la fête qui succède évidemment au classique boudage du retour de vacances). Des BROU BROU BROU et MIAOU MIAOU MIAOU joyeux. Un câlin, un coup de boule, un aller-retour dans la maison... Le Chat nous montrait qu'être vieux n'empêche pas d'être heureux. Que le bonheur n'a pas d'âge, et qu'il faut le partager sans compter. Oui, Miou-Miou était ma muse du confinement, celui qui m'indiquait le chemin pour retourner sur les traces des petites et grandes joies de l'existence. Le Chat est un grand philosophe, je ne sais pas s'il en est conscient, et même s'il le sait, je crois bien qu'il s'en fout.


Cela peut sembler complètement égoïste, car pour certains cette période était atroce, or, pour nous, cette parenthèse était enchantée. Elle m'a ressourcée, et reconnectée à la famille que nous formions, l'Homme, les filles, le Chat et moi.


Ce qui a été difficile pour moi, finalement, c'est de se déconfiner et de retrouver le bon vieux quotidien, où nous sommes séparés les uns des autres, et où l'on ne se retrouve que pour les rituels quotidiens les moins funs. Les devoirs, le repas et la pâtée, pipi, les dents, au lit... Les filles, elles, étaient contentes de retrouver leurs camarades et un semblant de vie normale. Elles avaient fait le plein de vie familiale et elles en avaient assez de Maman comme maîtresse.


Alors, en se déconfinant, je me replongeais avec nostalgie dans mon livre, ma lubie littéraire du confinement. Et je me répétais que, vraiment, il ne fallait pas oublier que le bonheur essentiel était à portée de main. Comme le rayon de soleil était toujours à portée du Chat, même s'il vieillissait.


Miou-Miou allait avoir seize ans. Et après le confinement, une autre expérience familiale était au programme : le déménagement.


© 2020 Mathilde L, PAU
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