28. Chat de palier

05/05/2022


J'étais peinard dans mon panier, sur mon palier, sous mon porche. Surtout à partir du moment où on m'avait déballé la queue et que j'avais récupéré mon panache habituel.


Les années passaient, les Humains adultes prenaient des poils gris sur la tête, les petites Humaines gagnaient de la hauteur et perdaient des dents. Elles apprenaient à faire plein de trucs humains, tout à fait inutiles : pédaler sur un vélo, tomber de la trottinette, lire, écrire, regarder la machine à images dans le salon, parler, chanter, danser, crier... Les sœurs s'épanouissaient, c'est ce que prétendaient les parents. Certes, mais dans le bruit toujours. Pas de bol, je suis doucement devenu vieux, mais pas sourd. Je te jure que le couvercle de la boîte de thon, je l'entendais encore à dix mille kilomètres à la ronde. Au moins.


La journée, les Humains vaquaient à leurs occupations : crèche, école, boulot. Je ne sais pas qui allait où, mais j'étais seul et serein. J'avoue que j'appréciais quand ils rentraient manger à midi. Je sortais de mon panier en m'étirant, et j'allais quémander des morceaux de leurs gamelles. Quand ils revenaient de leurs occupations, je profitais de quelques câlins et je jouais encore un peu au malin lors de petits instants de connerie. Les yeux noirs, je rechutais parfois dans ma passion des baballes, sachets de sucre, et même pinceaux et autres joujoux que m'agitaient mes petites sœurs sous le museau, à grand renfort de KITI KITI KITI ! Ah, ça, les parents leur avaient transmis les bonnes bases pour m'exciter et m'énerver.


Je ne m'ennuyais pas la journée : dodo du matin au soir, quelques pauses cacas et contemplation dans le champ. Les chatons avaient grandi aussi, certains avaient disparu. J'étais peinard, planqué dans les herbes hautes, ou étalé dans la terre. J'escaladais encore le grillage du jardin, pourtant je commençais à me sentir rouillé, mon pote. Je n'avais plus des articulations de chaton, et j'étais soulagé quand une petite sœur ou un parent me poussait sous les fesses pour m'accompagner dans mon ascension. D'ailleurs, je sentais que, bientôt, l'ascenseur serait de retour. Tu me suis ? L'ascenseur, en fait, ça peut être un esclave qui te soulève pour t'amener à destination. L'esclavagisme ça a du bon, surtout en vieillissant.


La voisine congénère, celle qui était là la première, avait passé l'arme à gauche, ou à droite, je ne sais plus ce qu'avaient raconté les Humains. Elle n'était plus là, et j'avais pris, fièrement, la place de doyen du lotissement. Vingt ans qu'elle avait, paraît-il. Moi, je ne sais pas à combien j'en étais. Treize, quatorze, quinze ? En tout cas, j'étais passé dans la catégorie senior. C'était marqué sur les croquettes de vieux qui coûtaient un bras et deux reins, comme disait l'Humaine.


J'étais toujours motivé pour les promenades au parc. Cependant j'allais au parc et je revenais, point barre, retour à la ligne et surtout au panier. Fini le temps de l'escalade pour jouer au toboggan, ou de la parade sur tous les bancs pour me la péter et me faire caresser par tout le monde. La flemme.


Tranquille dans mon pieu de l'entrée, j'avais la place du chef, de celui qu'aucun congénère ne vient plus jamais enquiquiner. On m'appelait « le concierge ». Je ne sais pas ce que c'est, mais si c'est celui qui sait tout, alors c'était bien moi. J'étais au courant de tout ce qui se passait dans le lotissement. Tout ce qui se passait quand je ne dormais pas. C'est à dire pas grand chose.


Un temps, l'Humaine devait travailler pas mal à la maison, car il y avait un sacré défilé de gens qui ne parlaient pas la langue de mes humains. En tout cas, elle surveillait chaque fois que ses « élèves » caressaient bien le Chat avant d'entrer. Elle racontait que ça lui permettait de savoir si c'étaient des gens fiables ou non. Tu m'étonnes. Celui qui ne s'incline pas devant le Chat manque clairement d'éducation. J'assistais aussi au défilé des amis et de la famille. Je voyais des gosses pousser dans tous les sens. Et les amis des Humains, qui n'avaient pas de gosses, avaient même parfois des chiens. Il y en avait une qui nous rendait visite de temps en temps avec une énorme chienne toute poilue. Je rentrais dans la maison plutôt que de rester dans mon panier, c'était juste pour l'emmerder. Je me hissais sur la table de la cuisine, et je la matais d'un air hautain pour lui prouver qu'elle ne me faisait pas peur. Elle semblait s'en moquer éperdument, de mon regard dédaigneux, elle était tout le temps contente. Ces chiens, je te jure, aucune nuance d'humeur. On a tant à leur apprendre, nous les chats.


Tous les soirs, je savourais ma pâtée. Comme je faisais moins d'exercice, je devenais gras. Encore plus, je veux dire. La véto soupirait à chaque fois que je passais sur la balance. J'espérais bien lui coller une hernie quand elle me soulevait, parce qu'après je connaissais l'histoire, thermomètre dans les fesses, piquouse dans le dos, et compagnie. A cause d'elle, en plus, mes esclaves avaient tenté de me priver de pâtée, puisqu'elle avait affirmé que j'étais trop gros, et qu'ils étaient d'accord avec elle. Non seulement ils osaient me traiter de gros, mais en plus ils voulaient me priver de ce pour quoi je m'étais battu toute ma vie, ma chère pâtée de luxe ! Je peux te dire que je leur ai fait saigner les tympans grâce à mes miaulements de la mort de Chat qui joue l'agonie. En quelques jours c'était réglé. Les Humains avaient renoncé à mon régime. Tant pis je serais gros, euh non costaud.


Je dormais toutes les nuits à la belle étoile. Enfin... D'abord je m'endormais un peu sur le lit des Humains, puis je les réveillais pour terminer ma nuit dehors. C'était plus amusant de les faire sortir du lit quand ils commençaient à ronfler. Quelle que soit la météo, je pionçais dehors. Après la pâtée, la liberté c'est le deuxième combat de toute ma vie. Alors, on n'enferme pas le Chat sous prétexte qu'il pleut, qu'il gèle, ou qu'il fait nuit. Je ne voulais rien entendre, je dormais dehors, comme un gros dur. Même si j'étais vieux, rien à péter, la liberté avant tout.


Et puis, le matin j'adorais rentrer pour le petit déj et la sieste matinale. Je lançais donc une jolie gamme de MIAOUOU MIAOUOU devant l'entrée, et je réveillais toute la baraque. Excellent. Après, je récupérais un lit tout chaud. Au choix, un des soeurettes ou celui des parents. Délicieux.


Quand les Humains venaient m'ouvrir je leur disais toujours bonjour, histoire qu'ils ne se fâchent pas parce que je les avais réveillés. Qu'ils n'aillent pas me remettre au régime pour me punir, surtout ! Je leur lançais un ROH MIAOU ? Tu aurais vu leur tête ! Ils étaient trop drôles avec leurs cernes, leur air pas content mélangé à un demi-sourire touché par mes salutations aimables.


Quand je ne miaulais pas le matin, lorsque je me faisais attraper par la grasse matinée, l'Humaine ouvrait brutalement la porte. Elle s'inquiétait. Elle me papouillait pour me réveiller. Je n'étais pas con, j'avais compris... Elle voulait vérifier que je n'étais pas mort de froid pendant la nuit. Elle n'avait toujours pas capté qu'après les chutes de balcons et mes autres aventures, ce ne serait sûrement pas le froid qui aurait raison de moi ! Ça me faisait marrer. Mais quand même, le froid sur les articulations de vieux, ça rend la remise en route de la machine difficile. Alors je ne me levais pas de suite, j'attendais que tout mon corps craque et s'étire, et je me tirais jusqu'à la gamelle, qu'elle remplissait encore plus généreusement, comme pour me remercier de ne pas être mort. Je ne risquais pas de maigrir, mon pote !


C'était cool. J'étais un chat d'extérieur. Un chat d'entrée. Ou de sortie. Enfin, j'étais libre. Avec, en supplément de la liberté, tous les bénéfices de l'esclavage à portée de patte. Sans compter les câlins des soeurettes à chaque fois qu'elles entraient et sortaient, et elles étaient presque aussi fortes que moi à ce jeu-là d'entrées, de sorties, et d'hésitations sur le pas de la porte.


Plus rien n'allait changer. C'était parfait. Ce n'est pas parce que j'avais entendu des mots comme « nouvelle vie » et « déménagement » que je devais m'inquiéter. Si ? On était censés vieillir tranquillou ici. Non ?


© 2020 Mathilde L, PAU
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