27. Le bruit de l'enfance

01/05/2022


Je te vois venir, gros comme le bide de l'Humaine avant qu'arrivent mes petites sœurs. Tu t'imagines que, parce que j'étais devenu un grand frère tout mimi, j'avais arrêté de vivre des aventures. Détrompe-toi !

Bien-sûr, je dois avouer que la petite petite soeur était aussi sympathique que la grande petite soeur. C'est mignon les bébés. Puis quand ça grandit un peu c'est sympa, ça tend le biberon, ça fait laper les petits suisses... C'est agréable aussi, parce que qui dit bébé dit balades en landau avec le Chat. Et moi j'adore les balades. Surtout au parc. Parce que là-bas je suis une star. Sont cons ces passants qui continuent à s'extasier de ce chat qui marche avec ses esclaves. Comme si j'étais un chien. Je suis juste un matou malin qui aime les balades, et la célébrité.

Ma petite petite sœur j'allais l'aimer autant que ma grande petite sœur et que les parents. Et puis, j'étais sacrément flatté, parce que dans la liste des vrais premiers mots enfantins, il y avait « Miou-Miou ». Je trouvais ça mignon, je n'arrivais pas à m'en battre les moustaches avec ma nonchalance habituelle. J'étais touché... Bon, stop. J'ai fait le tour des trucs niais de la petite enfance. Voilà, fin de la guimauve dégoulinante d'amour.

L'enfance ça fait un boucan terrible, mon pote. Deux sœurs qui découvrent la complicité et la rivalité fraternelles, c'est un truc joyeux et terrible qui te perce les tympans. Et ce n'est pas une gamme de temps en temps, le bruit de l'enfance. Non, pas comme les miaulements de la mort. C'est du non-stop. Des cris, des pouets-pouets de jouets, des BOUM BADABOUM, des pleurs, des gazouillis bruyants, des éclats de rire... Et, des exclamations stridentes quand l'une d'elles m'apercevait et s'imaginait déjà m'arracher avec délice une touffe de poils, ou me coller la tronche dans ma gamelle avec la louable, mais brutale, intention de me gaver.

Le bruit de l'enfance c'est vivant, c'est beau, c'est la famille qui pousse, bla bla bla. Le bruit de l'enfance, c'est mieux depuis mon panier, sous le porche. Les cris étaient étouffés par la porte d'entrée, et mes oreilles se reposaient.

Alors là, tu conclues sans doute que je ne fichais plus rien de ma vie que de traîner dans un panier. Mais non, je me baladais encore. Tiens, j'allais... J'allais... Dans le champ en face de la maison ! Je n'étais pas une feignasse. J'escaladais encore le grillage du jardin, malgré mon âge « mature », disait le véto, qui approchait de l'âge « senior », précisait l'Humaine avec des trémolos dans la voix. Toujours besoin de faire un drame de tout celle-là. Peut-être un regain de baby blues.

Dans le champ, figure-toi que ce n'était pas de tout repos. C'était le terrain de jeu des nouveaux chatons du lotissement. Décidément, j'étais cerné par les gosses. Sauf que ceux-là, j'avais le droit de leur foutre des torgnoles pour leur expliquer la vie, et surtout les limites de leur terrain de jeu. Ils n'avaient pas le droit d'aller sur ma terrasse et sous mon porche, ça c'était la règle essentielle pour que je leur fiche la paix. La deuxième règle essentielle c'était que je pouvais annuler la première, et décider sur un coup de tête de leur mettre une raclée, sans justification. Je faisais mine de les pourchasser jusque dans les arbres, mais les arbres je commençais à trouver ça un peu haut. Ne va pas t'imaginer que j'avais peur de monter dedans, ou que je n'en étais plus capable. J'avais la flemme, voilà.

Il y avait un autre challenge à relever dans ce pré : la visite mensuelle du gros boss de la ville. C'était un vieux matou blanc cassé, avec des taches de sang de lui ou de ses victimes, parsemées sur son pelage dégueulasse. Il avait encore ses noisettes, et pas d'humain rien qu'à lui. Il n'avait pas besoin de le dire, je les reconnaissais bien, moi, les sauvages. Il se pointait sans prévenir. Je voyais d'abord sa queue en panache apparaître à l'horizon à l'autre bout du champ. Puis, de loin, sa démarche lente et assurée. Il roulait des mécaniques le matou, et il avait de quoi, parce qu'il était sacrément barraqué. J'avais beau gonfler ma queue, mes poils, mon bide, tout ce que tu veux, j'étais minuscule à côté de ce gros bagarreur. Son ambition dans le champ ? Venir foutre une raclée à tous les félins, sans justification. Même s'il n'était pas officiellement sur son territoire, puisqu'il ne vivait pas là. Quand il débarquait, on entendait des grognements félins, des feulements flippants de chats flippés partout dans le pré. On ne voyait aucun autre chat, ils étaient tous en planque derrière les herbes hautes. J'étais partagé, les bagarres j'étais lassé, tu comprends. La flemme. Pas la peur, non, la flemme. Et pourtant je voulais sauver mon honneur, montrer que j'étais le boss du quartier. Parfois, je me planquais à l'intérieur, j'avoue. Et d'autres fois j'affrontais le caïd pour honorer ma mémoire de chat de gouttière. Ou parce qu'il n'y avait personne pour m'ouvrir à l'intérieur de la baraque. Tu vois que ma vie était trépidante ?

Je ne fuguais plus, je le reconnais. A quoi bon fuguer ? Je pouvais faire des minis évasions et intrusions chez les voisins du lotissement. Ce n'était pas loin et c'était quand même divertissant. A quoi bon filer à cinq bornes, et m'user les coussinets ? La flemme. Je faisais des tours avec les Humains et leurs landaus. Et plus tard, je me baladais avec mes deux petites sœurs qui poussaient des faux bébés dans des landaus. (Faudrait qu'on m'explique l'obsession des humains à mettre des trucs dans des machins à roulettes.) J'avais de la bonne bouffe à heure fixe, et rien ne m'empêchait encore d'aller grappiller de la graille dans le lotissement. J'étais encore capable de sauter par une fenêtre ouverte. Pas comme la vieille voisine congénère, qui passait son temps à ne rien faire, et qui était toute fripée par la vie. Elle devait avoir un âge canonique, au moins dix huit ans.

Dans ma baraque et mon jardin, je devais aussi ruser quand petite petite sœur et grande petite sœur étaient dans les parages, possédées par une connerie de chaton : « Qui tirera, la première, le Chat par la queue pour lui faire un câlin forcé ? » Je passais en mode chat perché. Les gosses, ça a une arme redoutable, le bruit ; mais ça a un point faible indéniable, c'est petit. Alors, je me perchais sur le rebord des fenêtres, ou sur la table, où il me fallait encore rester sur mes gardes, les deux étaient aussi escaladeuses que les chatons du lotissement.

La famille partait en week-end et en vacances sans moi. Ils m'avaient encore ramené chez les grands-parents quand la petite petite sœur avait réussi avec succès sa première année. C'était cool, cependant le trajet restait terrible, pour moi, et pour eux. Dorénavant, j'avais donc la paix quand ils s'en allaient, j'échappais aux vomitos dans le camion.

J'ai quand même trouvé le moyen de leur raccourcir les vacances, en souvenir du bon vieux temps. Miou-Miou n'était pas encore tout à fait à la retraite, que je me disais. Je me serais bien marré en me faisant cette remarque, seulement je ne pouvais pas. J'avais super mal à la queue. Je ne savais même plus pourquoi. Séquelle d'une baston, une porte claquée sur mes fesses ? Aucune idée. J'avais beau lécher tant que je pouvais, ce n'était vraiment pas joli. Je crois qu'il s'agissait d'une urgence, ouais, j'avais encore eu un accident. Cette petite montée d'adrénaline suivant le mot « accident » me remplissait de bonheur, ça faisait tellement longtemps ! Je voulais m'en réjouir mais je ne parvenais plus à bouger ma queue, et elle était toute sanguinolente. Je pensais que le pire était passé avec la chute du balcon, l'oreille déchirée, et tout le bazar de ma jeunesse folle. Ben non.

La génitrice de l'Humaine, qui était venue me nourrir, a prévenu la famille. Ça ne sentait pas bon, au sens propre et figuré. Les Humains sont revenus en catastrophe, je me suis senti nostalgique de l'époque où c'était monnaie courante, les retours en catastrophe. Je me poilais bien quand j'étais jeune, à les enquiquiner tout le temps. L'Humain m'a enfourné dans la boîte de l'horreur, direction le véto. De ces voyages-là, je n'étais pas nostalgique, oh non ! C'était à mon tour de faire du bruit et de hurler sur le trajet. Est-ce qu'après m'être séparé de mes noisettes et d'un bout d'oreille, je devrais me séparer d'un bout de queue ? La véto avait sorti des ciseaux ! Elle a découpé des bandages avec, ouf. C'était moins une, avait-elle déclaré, j'étais à deux coussinets de me faire amputer mon plumeau. Quelque temps avec un gros bandage autour de la blessure, et normalement ça irait pour moi. Je pourrais de nouveau remuer ma queue avec agacement pour signifier aux soeurettes qu'il fallait me laissait tranquille, et gonfler ses poils pour faire croire au caïd blanc que j'étais costaud.

Alors, tu vois ? Mes aventures n'étaient pas finies. C'était, en tout cas, ce qu'avaient soupiré les Humains en sortant leur porte-monnaie chez la véto. Je crois qu'ils étaient déçus. Pourtant c'était une bonne nouvelle. J'allais vers la vieillesse, certes, mais pas sagement. L'ennui et la sénilité n'étaient pas encore au programme.



© 2020 Mathilde L, PAU
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