26. Grand frère et grande soeur

29/04/2022


Tout doucement et à la fois très vite, ma fille aînée n'était plus un tout petit bébé. Elle marchait, baragouinait, et devenait une petite personne avec un caractère et une personnalité qui s'affirmaient au fil des jours. Tout doucement et à la fois très vite, le Chat n'était plus un ado casse-pieds. Il avait cessé de fuguer, et devenait un chat fidèle avec un sens de la famille qui s'aiguisait au fil des mois. Miou-Miou n'était plus un chat de gouttière, c'était un chat de palier, qui veillait devant notre entrée. C'était aussi un chat de lotissement, qui se baladait dans tout le quartier, avec la nonchalance de celui qui a conquis son territoire et n'a plus aucune preuve à faire. Le Chat s'invitait donc dans toutes les maisons aux portes ou fenêtres ouvertes. Il s'incrustait alors sur le canapé de la voisine, sur le lit de la gamine du voisin d'en face, dans la cuisine des voisins du bout de la rue...


L'Homme et moi suivions notre bonhomme de chemin familial, semé d'embûches et de bonheurs, d'inquiétudes et de consolations. Les paradoxes de la parentalité ne nous avaient pas découragés, j'étais de nouveau enceinte. 


Bientôt mon bébé serait grande sœur. Bientôt Miou-Miou serait encore grand frère. Ces deux complices avaient senti la présence de la petite sœur en gestation, aussi rapidement que j'avais senti que le riz me filait encore la nausée... L'un me câlinait dès qu'il le pouvait, l'autre me grimpait sur les genoux pour attirer mon attention, l'un me donnait des coups de tête, l'autre s'accrochait à mes bras pour ne pas s'en décoller. Et les deux me bavaient tout leur amour sur les joues. Ils jouaient au fameux jeu de frangins : « Qui sera le plus pot de colle ? »


Je n'avais plus envie de manger des légumes. Oh que non ! Je rêvais de friture, de salé, de viande. Enfin, même si j'avais envoyé à Emmaüs mes livres de grossesse culpabilisants, je me souvenais qu'il fallait me raisonner pour ne pas devenir énorme. Les hamburgers et les chips ont alimenté mes rêves pendant ces neuf mois, et j'ai sans doute bavé, dans mon sommeil, tout mon amour pour la malbouffe. La mère d'une amie, pas la même que celle qui m'avait conseillé de donner le Chat, mais une autre tout aussi bien informée, m'avait affirmé avec certitude que mon envie de salé était révélatrice. C'était le signe indéniable que j'attendais un garçon. Dans le mille, j'attendais une fille. Je commençais à comprendre, avec ce deuxième bébé, qu'il fallait se méfier des certitudes parentales des uns et des autres.


J'étais devenue chat, je ne pensais qu'à bouffer, et dormir. J'aurais même été prête à fuguer quelques kilomètres plus loin pour une bonne gamelle bien grasse. Peut-être même que j'aurais été capable de filer, en plein milieu de l'aprèm, vers le drive d'un fast-food. En tout cas, si je l'ai fait, je ne m'en souviens pas ou je ne te le dirai pas...


J'avais abandonné mes bouquins de grossesse, ainsi que mon inquiétude envers la toxoplasmose. Cependant, dès les premières semaines, un autre problème s'était immiscé entre Miou-Miou et moi. Les allergies. Ah, je ne t'ai pas dit ? Je suis allergique aux acariens et aux poils de chat. C'est supportable, mais certaines fois je dois avaler un antihistaminique pour profiter du câlin printanier du Chat, sans risquer d'avoir une vague d'éternuements et le visage tout gonflé. Mystère hormonal, mes allergies au Chat avaient autant flambé que mes envies de salé. A peine me donnait-il un coup de tête que je partais dans une crise d'éternuements sans fin. Un câlin félin me valait deux heures d'Atchoum, des joues rougeâtres, des yeux éclatés, et un nez en patate. J'ai tout essayé pour apaiser ce drôle de symptôme de grossesse, je suis même allée me faire planter des aiguilles partout sur la tronche. Rien à faire, je faisais une allergie à Miou-Miou.


Heureusement que mon homme et ma fille étaient là pour le cajoler, et l'enquiquiner à ma place. Heureusement que son panier de l'entrée, dans lequel il trônait, appelait les caresses. Chaque visiteur ne manquait pas de saluer le Chat comme il se doit avant d'entrer chez nous. Et puis, nous avions encore une chose précieuse à partager : les balades. Ma fille était aussi friande d'évasion que le Chat, c'est dire. Lorsqu'elle ne se déplaçait encore qu'à quatre pattes, elle filait déjà chercher ses chaussures pour m'indiquer son désir de promenade. Et dorénavant, elle était assez grande pour se chausser seule, et filer vers la porte avec la ferme intention d'aller au parc. Marcher, ça éliminerait un peu le hamburger que j'avais avalé en douce quelques heures plus tôt... Nous partions donc tous les trois et demi, ma fille, mon chat, moi et le bébé encore au chaud. Nous traversions ensemble le fameux parc, et nous y faisions une pause sur un banc ou dans l'aire de jeux. Je ne sais pas qui, de mon enfant ou de moi, était la plus fière de parader avec Miou-Miou, qui suivait sa petite sœur jusqu'au toboggan.


Cet été-là, le Chat n'est pas parti en voyage avec nous. Le traumatisme du dernier trajet était encore actif, et puis nous allions dans un endroit où il risquait de se faire la malle, même s'il s'était calmé. Notre nouvelle voisine était disposée à venir donner sa pitance au chat de palier. Ironie du sort, elle était allergique aux chats, à un niveau largement supérieur au mien. Ma mère passait aussi, régulièrement, pour distribuer papouilles et pâtée. Miou-Miou mangeait, sans doute, plus en notre absence qu'en notre présence, donc. Surtout que notre gentille voisine, qui culpabilisait de ne pouvoir offrir des caresses au Chat pot de colle, compensait la tendresse avec des boîtes de thon. La preuve qu'il s'était assagi, il ne fuguait plus quand nous partions en vacances. Il avait pigé que ce n'était pas nécessaire d'aller cavaler ailleurs pour bien bouffer, il suffisait d'attendre dans son panier qu'arrive l'heure de la pâtée ou de la boîte de thon.


Cette fois-ci, j'avais deux inspecteurs de valise de maternité. Le Chat et sa petite sœur étaient alliés dans le fouillage des préparatifs. L'une sortait les affaires de la valise, avec grand enthousiasme, pendant que l'autre reniflait le tout avec une certaine curiosité. Les deux complices avaient saisi qu'il ne manquait plus que l'arrivée d'un être pour débuter une nouvelle vie, un peu plus mouvementée.


En automne, je commençais à me traîner pour les balades. Mon chat s'ennuyait, et demandait sans cesse mes caresses. Ma fille réclamait « le petitou bébé » en pointant son index déterminé vers mon gros bide. Il était temps. Que je ne sois plus énorme, que je n'aie plus autant envie de me gaver de gras, que je n'éternue plus, que la petite soeur arrive pour occuper les deux complices et ravir toute la famille.


Enfin, un beau matin de décembre, ma seconde fille est arrivée. Celle qui ferait de nous une famille soudée, accomplie, terminée. Celle que j'ai reconnue dès que je l'ai vue, dès que j'ai senti sa joue humide contre la mienne. Mon bébé, oui, je l'avais reconnue, comme j'avais reconnu son papa, son grand frère félin, sa grande sœur...

Nous serions quatre humains, et un chat, c'était dit. Il ne nous restait plus qu'à partager ensemble l'enfance des sœurs, les premiers cheveux gris des parents, et l'entrée dans le troisième âge du félin...



© 2020 Mathilde L, PAU
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