25. La petite soeur

25/04/2022


Un matin, ils m'ont présenté la petite sœur, avec grand enthousiasme. Ils avaient l'air surpris que je ne sois pas surpris en la découvrant. Je ne suis pas con, je savais bien qu'ils allaient revenir avec elle.

Je n'étais pas surpris, mais j'étais drôlement curieux. Décidément, depuis que les Humains avaient décidé d'agrandir la famille, l'envie de fuguer était dépassée par ma curiosité croissante. En plus, le rythme des premières semaines d'un bébé collait drôlement au mien. Tout le monde traînait au lit. Faire la sieste toute la journée et manger toutes les trois heures, c'était un truc que j'étais prêt à partager en famille. En réalité, un bébé c'est ni plus ni moins qu'un chat. Ses occupations préférées ? Bouffer, dormir et miauler à la mort.

La maison était remplie de petits joujoux qui me rappelaient les souvenirs doux amers de mon enfance de fils unique coincé dans un appart sans extérieur : doudous, tapis d'éveil, et transat adapté à ma taille. Apparemment ce n'était pas pour le Chat, cependant je ne me gênais pas pour m'y installer quand les parents avaient le dos tourné. C'était drôlement confortable.

Le soir, je ne sais pas ce qu'avait le bébé, mais elle se tortillait en pleurant. Les fameux miaulements de la mort. On était deux maintenant à maîtriser cet art infernal. Je peux te dire que ça fait drôle d'en être victime, je comprends que les esclaves vacillent et aient les poils qui se hérissent. C'est horrible, mon pote. Quand le bébé s'époumonait, je me tirais dehors, le plus loin possible, jusqu'à la baraque rouge. L'Humaine viendrait me ramasser le lendemain, en promenant ma petite sœur dans son carrosse qui ne fait pas vomir.

Il n'y avait pas que le bébé qui pleurait. L'Humaine aussi, les premiers soirs. Elle sanglotait, tout en disant qu'elle était contente. Ça me rappelait mes retours d'évasion quand je la croyais dingo. Elle appelait cela le baby blues. Lorsque ça pleurait trop bruyamment d'un côté, de l'autre, ou des deux, je filais vers la baraque rouge. Là-bas, au moins, les habitants étaient trop vieux pour se reproduire et faire du baby blues. L'Humaine viendrait me ramasser le lendemain, en promenant ma petite sœur dans son carrosse qui ne fait pas vomir.

Tout doucement, et très vite en même temps, le bébé a grandi. Assise sur le canapé, elle tenait ses biberons toute seule, et les renversait sur ma tête pour partager avec moi, le grand frère attentionné, allongé près d'elle. Elle a commencé à ramper, souvent pour venir vers moi, le grand frère qu'elle idolâtrait sans aucun doute et à juste titre. Les Humains disaient que c'était grâce à moi si ma petite sœur cherchait à avancer si vite. Ça me flattait. Mais quand elle arrivait à mes côtés, elle poussait des cris de joie super aigus, et m'arrachait une touffe de poils de ses doigts collants, et ça, ça m'agaçait. Puis, elle s'est mise à faire du quatre pattes. Elle était devenue encore plus chat. Bouffer, dormir, miauler, se balader à quatre pattes, et demander à sortir. Trop drôle. Par contre, quand elle a commencé à vouloir taper dans ma gamelle, ça m'a moins fait rire.

Le premier été du bébé, les Humains s'étaient mis en tête de partir en famille. L'Humain était parti le premier. Il avait proposé de m'amener dans son camion, et l'Humaine avait refusé. Elle pensait naïvement être capable de prendre le Chat et le gosse ensemble dans la voiture, pour un long trajet de trois vomitos et deux cacas. Elle était passée chez le véto, et prétendait avoir une pilule miracle qui me ferait dormir en voiture. Mais, oh, je ne voulais pas dormir en voiture ! Je ne voulais même pas monter dedans ! Elle m'a fait avaler le cachet tout rond, et elle m'a collé à côté d'elle. Ma sœur était derrière, et elle n'avait pas envie de partir non plus. On n'allait pas se laisser faire. C'est bien ça les relations fraternelles, non ? S'allier contre l'injustice parentale... On a poussé nos miaulements de la mort en chœur pendant tout le voyage. Je n'ai quasiment pas vomi, pas mal ce cachet. Par contre je n'avais pas dormi non plus, et quand je suis sorti de la boîte, j'étais à la ramasse complet. L'Humaine a prétendu qu'il lui faudrait trois jours de vacances pour se remettre de ce voyage de l'horreur. J'avais envie de rire, parce que c'était bien fait pour elle, mais je venais de me prendre la porte en pleine tronche en essayant d'aller dans la cuisine. J'y voyais encore flou, rapport au cachet qui était censé me faire dormir. Ma petite sœur, elle, semblait avoir oublié le trajet, elle gazouillait comme si elle ne s'était pas égosillé une heure avant. Un chat, je te dis, complètement lunatique. C'était quand même de bonnes vacances. J'avais repris mes marques chez les grands-parents, notamment dans la cuisine, et la planque à saucisson.

Quelques mois plus tard, ma sœur a su marcher. Je me suis un peu isolé dehors, le temps que passent les conneries. Je revenais à l'heure des repas. Un bébé c'est comme un chat, ça a une horloge biologique dans le bide. Toujours à l'heure. Ma petite sœur à peine sevrée, et passée au solide, me faisait partager ses petits suisses, qu'elle me tendait depuis sa chaise haute. Miam. Peut-être qu'un jour, elle cesserait de vouloir me taxer mes croquettes et me servirait des gamelles à volonté ? Ça semblait lui plaire de me nourrir. Rester dans les parages était une bonne stratégie.

L'Humaine m'avait acheté un couffin, pour pallier l'absence de transat qui avait dégagé de la maison. Évidemment je n'y ai pas posé un bout de coussinet. Tu sais comment on est, nous les chats. Si c'est acheté juste pour nous, on s'en fout complètement. Alors, au bout d'un moment, elle l'a fichu devant la porte d'entrée, avec un tas de bazar en déclarant : « Hop Emmaüs ! » L'Humaine n'arrêtait pas de faire ce genre de tas depuis que le bébé était là. Est-ce que ça faisait partie du baby blues de faire des tas par terre ? En tout cas, vu que le panier n'était plus pour moi, ça a réveillé mon intérêt. En plus, là où l'Humaine l'avait jeté, c'était l'endroit parfait. Juste devant la porte d'entrée, sous le petit porche. « La place du concierge », diront les Humains plus tard. C'était devant ma porte, je ne pourrais plus me gourer d'entrée. J'aurais un endroit où dormir devant chez nous, à la belle étoile, à la belle liberté. Puis quand je voudrais rentrer, il me suffirait de miauler à la mort. Ce n'est pas parce que j'avais maintenant une adversaire de taille que j'allais renoncer à m'exprimer très fort. Tu sais l'idée que j'avais trouvée pour enquiquiner les Humains, et aller faire la sieste du matin dans la chambre du bébé ? Je sautais sur la table du jardin, pile sous la fenêtre des parents, et je miaulais. Puisque je n'avais toujours pas le sens de l'orientation, je me trompais de fenêtre. C'était celle du bébé, qui se réveillait en hurlant, et réveillait donc ses parents. Promis, je ne faisais pas exprès de réveiller le bébé ! Enfin, ma petite sœur était comme moi, dès le réveil, la faim la faisait rugir. Alors branle-bas de combat. Il fallait faire entrer et faire taire le Chat, lui donner à manger donc. Puis, préparer le biberon, et constater que c'était vraiment fichu : bébé ne voulait plus dormir. La petite famille se levait pour attaquer la journée trop tôt. Et moi, je montais à tâtons me glisser dans le lit de bébé. Un lit tout chaud qui sentait le lait tiède et le dodo. Délicieux.

L'Humaine avait souri de me voir m'installer dans le panier devant l'entrée. Quand j'ai réalisé qu'elle était contente de me voir dedans, j'ai soudain eu envie d'en sortir. L'esprit de contradiction, tu me connais. Mais franchement j'étais trop bien, alors je lui ai lancé un regard dédaigneux qui semblait dire que c'était moi qui avais décidé, point barre à la ligne. Je serais un chat de palier, parce que je le voulais. J'avais droit à mes câlins, à chaque entrée et sortie de la maison, et parfois ma petite sœur entrait et sortait juste pour m'en faire. Puisque j'étais devenu le chef du lotissement, ce panier était la preuve que je veillais en maître sur le quartier, de jour comme de nuit. Cette place stratégique me servirait à asservir le voisinage, ainsi que les visiteurs qui passeraient près de mon trône, et ne manqueraient pas de s'agenouiller pour me saluer.

Ma petite sœur était cool. Elle aimait se balader dans sa poussette. Et j'aimais l'accompagner. Un gosse à la maison, c'était chouette. Et une fois le baby blues et la première année passés, ça semblait fastoche à supporter.

Il semblerait que les Humains se soient dit la même chose. Le ventre féminin recommençait à s'arrondir. Il y avait de nouveau un petit bébé à couver, mon détecteur l'avait senti. Et le mode pot de colle s'était réactivé. Ma petite sœur aussi, avait senti un changement. Elle aussi voulait veiller dessus, et garder le pouvoir sur l'Humaine. Un concours du plus pot de colle allait s'installer. C'est bien ça les relations fraternelles, non ? Partager ses amours et ses rivalités...



© 2020 Mathilde L, PAU
Optimisé par Webnode
Créez votre site web gratuitement !