24. Grand frère

18/04/2022


Enfin, déjà, voilà, soudain, sans surprise, à mon grand étonnement, j'étais enceinte. C'était le début des vrais paradoxes. Les hésitations du Chat, à côté de ça, c'était seulement un petit entraînement.

Grâce à Miou-Miou, nous savions, mon homme et moi, quel genre de parents nous serions, quel genre de couple parental nous formerions. Je serais donc la mère inquiète, la maman poule, mais aussi la maman dingo qui, suite aux bêtises de trop, caresse tout en grondant, réprimande en consolant. Je t'ai bien dit que la maternité ouvrirait la porte des vrais paradoxes...

J'étais ravie, épanouie, et très investie dans cette grossesse que je voulais parfaite. Tout s'annonçait bien, jusqu'au jour où j'ai appris un nouveau mot : toxoplasmose. Je n'étais pas immunisée. Dans un de mes bouquins, on disait qu'il suffisait de faire ci et ça, et ce n'était pas très contraignant. Mais l'édition datait un peu... Dans un autre livre, il y avait dix pages d'interdictions et de mises en garde. Et encore dans un autre, je pouvais lire toute la liste des conséquences de la toxoplasmose sur le bébé, en fonction de l'avancée de la grossesse. (J'avais beaucoup de bouquins, j'étais la première de mon entourage à faire un bébé, alors je puisais mes connaissances dans les livres, et ce n'est pas toujours mieux que sur internet, bref.) Évidemment la question du Chat était sur le tapis. A quel point était-il dangereux pour le bébé, et l'était-il réellement ?

La toubib m'avait rassurée, le tout était de ne pas toucher ses crottes. Ce n'était pas difficile, il n'avait plus de litière puisqu'il y avait le champ en face. Elle m'avait aussi dit que c'était surtout dangereux avec les matous chasseurs. Je ne comprenais pas pourquoi, et mes bouquins ne parlaient pas de ça. En tout cas, l'idée me rassurait. Le dernier trophée de chasse de Miou-Miou était la chauve-souris de l'appart du troisième, ça commençait à dater. Mis à part les sachets de sucre et de pâtée, le Chat ne chassait plus rien.

Cependant, je restais inquiète. Surtout que, depuis que j'étais enceinte, Miou-Miou avait activé le mode pot de colle. Il voulait des câlins, des gros câlins, à base de coups de tête dans mon nez, et de bave qui dégouline le long de mes joues. J'ai touché deux mots de mon inquiétude à la mère d'une amie. J'aurais dû m'en tenir aux bouquins tout compte fait. Tu sais ce qu'elle m'a assuré, elle qui n'était ni auteure de livres flippants sur la grossesse, ni gynéco, ni même véto ? Elle m'a assuré qu'il était temps de « donner le Chat ». Elle ne plaisantait pas. C'était super risqué de le garder, parce qu'il risquait de me filer la toxo, qu'importe que je ramasse ou non ses crottes, qu'il soit chasseur ou non...

Évidemment que je n'allais pas abandonner mon chat ! Mais elle m'avait flingué le moral. Je voulais le bébé et le Chat, moi. Profiter de ma grossesse et du Chat. C'était donc impossible ?

Je me suis méfiée des câlins félins pendant un bon moment, j'ai maudit le destin de m'offrir enfin un chat pas fugueur et méga câlin, pile au moment où l'on me criait de m'en méfier. Ma toubib, un mois plus tard, a fini de me rassurer : avec un peu d'hygiène, rien à craindre, et ce serait judicieux de poser un peu mes bouquins. J'ai alors cessé de repousser le Chat, sauf quand il revenait de sa fouille hebdomadaire dans le local à poubelles du lotissement. Ces jours-là, son odeur était telle, qu'il était condamné à rester à l'extérieur jusqu'à disparition de toute puanteur. Ces jours-là, je n'étais pas fière de mon chapardeur, qui s'était découvert une passion pour le déchiquetage des poubelles, et le bouffage de tout ce qui semblait comestible dans les ordures du voisinage. Hormis ces jours de puanteur, j'assouvissais son besoin de câlins. Je me lavais très, très bien les mains après. Et le visage, s'il m'avait bavé dessus. Je faisais confiance à ma toubib, hein. Mais on ne sait jamais. Peut-être qu'elle n'avait pas lu la dernière édition de La grossesse pour les nulles.

J'aspirais à manger sain. C'était bien la première fois de ma vie. C'est dingue les hormones. Tu sais ce que je rêvais de déguster ? Des courgettes et du brocoli ! Tu sais ce qui me filait la nausée ? Le riz qui cuit. Beurk. Heureusement ça passe après, l'envie de manger sain, et ça tombe bien parce qu'une fois bébé arrivé, on n'a plus du tout envie de cuisiner. Enfin, pas moi en tout cas. Juste de profiter et de pioncer.

J'aspirais aussi à ne pas prendre trop de poids, comme recommandé dans le fameux livre La grossesse de la culpabilité, ce serait idéal de ne prendre qu'un kilo par mois. Pour cela il fallait faire de l'exercice. Alors chaque soir, après ma glace (oh, eh, ça va, après une assiette de courgettes, j'avais bien le droit de manger une glace, non ?), je partais marcher. Tu sais qui m'a accompagnée tous les soirs, jusqu'à ce que mon bide soit trop gros pour que je me dandine dans la rue ? Oui, Miou-Miou. Pas l'Homme, non. L'Homme m'accompagnait moralement au quotidien. Et c'était déjà pas si mal, parce que les fameux paradoxes de la grossesse et de la parentalité qui s'installe, c'était lui qui les partageait avec moi. Le Chat suivait donc mes pas, chaque soir. Nous marchions ensemble jusqu'à un petit parc, proche du lotissement. Je souriais en imaginant cette balade avec un landau, et mon bébé endormi dedans. Je souriais en imaginant le bébé jouer dans ce parc. Non, non, je n'arrivais pas à me projeter si loin... Je m'installais quelques instants sur un banc. Le Chat montait dessus et se frottait à moi en ronronnant de plaisir. Ce nouveau rituel de la balade du soir semblait le ravir. Quelques passants se retournaient sur nous et s'exclamaient, comme au temps de mon adolescence et de l'enfance du félin : « Mais c'est votre chat qui vous suit ? Incroyable, on dirait un chien ! » D'autres appelaient Miou-Miou qui, après avoir broubrouté sur mon banc, partait explorer le parc. « Minou, Minou, Minou ! » Il s'approchait, social, se laissait caresser, puis revenait quand je l'appelais. Ah, là j'étais fière de mon gosse ! Oui, j'étais fière de mon premier gosse. À huit ans, il était enfin mûr. Prêt à devenir grand frère.

Miou-Miou était venu fouiner partout dans la chambre de bébé, anciennement chambre d'amis. Chaque meuble bricolé par l'Homme avait été reniflé, ou visité s'il rentrait dedans. Le Chat : inspecteur des travaux finis. Il avait même contrôlé la valise de la maternité, que j'avais d'ailleurs vérifiée une dizaine de fois (une fois pour chacun de mes livres, évidemment).

Et puis, les derniers jours de grossesse, lorsque mon homme était au travail et que j'allais bientôt commencer le mien, Miou-Miou était là. Tu parles, bien sûr qu'il était là ! Mon programme quotidien de fin de grossesse était en tous points similaire à celui du félin en fin d'été. S'avachir dans la fraîcheur du salon obscur, quand dehors il faisait quarante degrés ; et ne rien glander de la journée, à part dormir et grignoter. Je pense que depuis mes dix-neuf ans et notre rencontre, nous avions rarement été autant en symbiose le Chat et moi. Symbiose rime d'ailleurs avec toxoplasmose. Ils auraient dû l'ajouter dans les bouquins...

Enfin, un beau matin de septembre, ma fille aînée est arrivée. Celle qui ferait de nous de vrais parents pour de bon. Celle que j'ai reconnue, dès que je l'ai vue, dès que j'ai senti sa joue humide contre la mienne. Mon bébé, oui, je l'avais reconnue, comme j'avais reconnu son papa. Et son grand frère félin...

Une nouvelle vie débutait, avec bonheur et stress, fierté et maladresse, joie et fatigue. Une vie remplie de paradoxes parentaux, que le Chat viendrait piétiner de ses coussinets, et chatouiller de ses moustaches...


© 2020 Mathilde L, PAU
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