23. Congés forcés

16/04/2022


Je n'avais pas senti la nouvelle arnaque arriver, occupé que j'étais à glander entre deux gueuletons. J'appréciais dorénavant ma routine de la nouvelle maison. Depuis que les voisins congénères, qui faisaient les malins parce qu'ils étaient arrivés les premiers, s'étaient barrés, je savourais la tranquillité. J'espérais qu'ils avaient été envoyés dans un appart sans ascenseur. Ce serait bien fait pour eux, après toutes les raclées qu'ils m'avaient mises. Je ne me rendais dans la maison rouge que de temps en temps, quand je m'ennuyais, que j'avais envie de coller des raclées pour m'occuper, ou de taxer un panier pour varier mes coins dodo. Bref, je dégustais, avec le même plaisir, ma chère routine et mes sachets de pâtée, qui avaient d'ailleurs gagné en qualité et en ponctualité. Tous les soirs à 18 heures tapantes, j'avais ma petite mousse à la volaille ou au poisson. Les Humains prenaient vraiment soin de moi, ils me caressaient dans le sens du poil pour que j'arrête les fuites vers de meilleures gamelles.


Je n'avais rien senti venir, non. Bon, ils avaient préparé des valises, mais je ne me sentais pas concerné. Comme d'hab, je pensais qu'ils fileraient en amoureux pour un week-end, que la maman de l'Humaine viendrait me filer mon sachet tous les soirs, et que je naviguerais à ma guise dans le nouveau quartier que je dirigeais d'une patte de maître.


Lorsque l'Humaine a sorti ma boîte de quand je vais chez le monsieur qui me fait des piqûres aux fesses, répare les pattes, coupe les noisettes et les oreilles, j'ai flippé. J'ai couru dans tous les sens. En vain, ils ont réussi à me choper et à m'enfourner dans ma cage. J'avais toutefois réussi à leur arracher la peau des mains avec mes griffes acérées de nouveau chef du quartier.


En fait, on n'allait pas chez le véto. « On part en vacances ! », s'enthousiasmaient les Humains. En vacances ? Je n'avais pas besoin de vacances, moi ! Qu'ils me laissent tranquille, enfin ! C'était quoi cette idée de congés imposés ? N'importe quoi ! Je miaulais : « Mes vacances à moi c'est toute l'année ! Libérez-moi ! » Ils ne voulaient rien entendre. Mes humains je les aime bien, mais uniquement quand ils respectent mon train-train.


Je hurlais quand ils m'ont porté jusqu'à la maison roulante. « Oh non, pas la maison roulante qui fait vomir ! » Ils m'ont installé sur la banquette arrière, et ont posé leurs dernières valises. J'ai aperçu un sac de bouffe avec ma pâtée, j'ai été heureux un court instant. Le moteur s'est mis à vrombir. Les Humains étaient tout contents de ce départ. Et moi, j'avais décidé de leur bousiller leur bonheur. Je ne voulais pas faire partie du voyage, et je le criais bien fort. MIAOU MIAOU MIAOU MIAOUOUOUOU... Mes miaulements de la mort étaient-ils morts ? D'habitude ça marchait. Mais là, rien n'y faisait, le moteur continuait à tourner, et le camion à rouler. Ils ont même monté le son de leur musique à la noix, pour étouffer mes plaintes.


Soudain je n'arrivais plus à miauler. J'avais la bouche pleine. Il fallait que je la vide. Je me suis senti mieux un instant, et voilà que je me vidais par l'autre côté. Je ne te dis pas l'odeur de ma caisse à voyage, pire que ma litière le jour où l'Humain m'avait donné une boîte entière de thon à l'huile.


L'enthousiasme des Humains s'était calmé, j'avais cassé leur bonheur avec ma puanteur. Le camion s'est arrêté. J'ai cru que j'étais sauvé de ce mauvais rêve. Tu parles, ils m'ont libéré un instant, pour nettoyer rapidement ma caisse en se bouchant le nez, et hop ils m'ont refichu dedans et on a encore roulé. Et je me suis encore vidé. Quelle idée de m'amener ! Entre deux vomitos j'engueulais mon esclave : « Eh oh l'Humaine ! Tu as oublié que j'avais le mal des transports ? Je croyais que j'étais interdit de bagnole à vie ! »


Enfin, on s'est arrêtés pour de bon. Ils ont porté ma caisse du bout des doigts, et ça devait faire sacrément mal au bout des doigts, parce que j'étais déjà lourd à cette époque. Ils m'ont amené dans une salle de bain. Apparemment je les écœurais. Sympa, ça valait le coup de faire tout ce voyage pour me conduire dans une salle de bain. Ils m'ont posé là, ont ouvert ma boîte, et ont déclaré qu'ils reviendraient quand je serais prêt. Autrement dit quand je serais propre.


Quelques heures plus tard, ils ont ouvert la porte de la pièce. Je n'étais toujours pas frais, mon pote, mais j'étais à peu près propre. J'avais bien nettoyé toutes les saletés qui étaient à portée de langue. Et crois-moi, pour me venger, je ne me priverais pas de leur faire des bisous.


L'Humaine m'a expliqué : « Désolée Miou-Miou, on t'a amené pour profiter de toi parce qu'on va rester là un mois. Ah, et aussi, on savait que tu fuguerais si on te laissait à la maison. T'es un gâcheur de vacances professionnel. Dès qu'on part en voyage, tu te fais la malle. » Moi, fuguer ? Moi, me faire la malle ? Ouais, elle avait raison.


J'ai enfin pu découvrir le lieu de ces congés forcés. Apparemment c'était la maison des géniteurs de l'Humain. La baraque était très grande, j'allais me perdre c'était sûr... Il faudrait que je me crée, encore, un nouveau train-train. Et puis il ne faudrait pas que j'oublie de bouder mes humains, après ce sale coup qu'ils venaient encore de me faire.


De délicieuses odeurs ont vite chatouillé mon museau. C'était nouveau. L'odeur de la plage, je pense, puisque les humains ne cessaient de m'en parler. « On va à la plage Minou. Tu ne t'échappes pas, on revient. Hein, tu ne pars pas ? Promis ? Tu ne fugues pas ? » Ce qu'ils étaient tendus pour des vacanciers ! Comme si j'allais me barrer alors que je venais d'arriver. Pas mon style, si ? En tout cas, là je n'y avais pas encore songé. A leur retour de la plage, ils portaient donc sur eux une odeur nouvelle, avec dedans un parfum poisson que je connaissais bien. Ça me rappelait ma pâtée au poisson, miam ! Finalement, là-bas c'était comme si tous mes parfums préférés de liberté étaient réunis dans un bouquet. Pin, sable, herbe, poisson, terre, et bonne bouffe à l'étage. Oh que non, je ne risquais pas de m'enfuir ! Vite j'allais voir ce qui se conconctait côté popote.


Chez les parents de l'Humain, on mangeait drôlement mieux qu'à la maison. Je réclamais un peu, je faisais le mignon quand ils passaient tous à table. Même si j'avais dit que je boudais, je ne pouvais pas résister. Bouffer c'est plus facile que bouder. Dans le lot, il y en avait toujours un pour me donner un petit morceau de bonne viande. De la très bonne viande. Parce que, certes, mes humains achetaient de la meilleure pâtée depuis le dernier déménagement, mais alors de la viande de cette qualité, ils n'en achetaient jamais. Les gros radins.


Le jardin des vacances était carrément mieux que le jardin de d'habitude. Tout à fait le genre où j'aurais décidé de m'installer lors d'une fugue, c'est dire... Il contenait plein d'odeurs et de textures différentes : sable, petits cailloux à gratouiller, terre à retourner, herbes à bouffer, grands arbres auxquels m'aiguiser les griffes en prévision d'un autre emprisonnement dans ma boîte à voyage. Je faisais souvent le tour avec mes humains, ou les autres, ceux chez qui on squattait en famille. J'avais la queue toute droite, et les BROU BROU s'échappaient tout seuls. J'étais un peu déçu parce que je m'étais promis de faire la tronche et je n'y arrivais pas, le jardin était vraiment trop chouette.


Un jour, mes deux esclaves m'ont dit au revoir. Ils allaient me laisser là ? Ils sont remontés dans leur maison sur roues, je leur en voulais et en même temps je n'aurais pas voulu grimper avec eux. Je me rappelais encore le goût du vomi. Ils sont donc partis tous les deux et je me suis retrouvé seul avec les grands-parents. Après tout, j'avais mon sachet tous les soirs, je pourrais tenir sans mes esclaves habituels. En plus, j'avais aussi du saucisson quand les grands-parents oubliaient de l'enlever de la table. Les amateurs, ils n'avaient pas l'habitude d'un chat voleur...


Les amoureux sont revenus au bout de plusieurs jours, et on a repris notre train-train de l'été. C'était pas trop mal. Jusqu'au jour où ils ont encore préparé les bagages. Ce coup-ci ils m'ont remis dans ma boîte. « Retour à la maison ! », qu'ils disaient, tout joyeux d'avoir eu le Chat en vacances.


Sur le retour, j'étais malade bien sûr, mais aussi un peu triste. Il paraît que c'est normal quand on rentre de vacances. Les Humains appelaient ça « le cafard du retour ». Je ne vois absolument pas le rapport, parce que moi les cafards je suis cap de les bouffer en entier. Là, j'avais des regrets au sujet de mon séjour. C'était passé trop vite. Je n'avais pas assez profité. Je n'avais pas assez volé de saucisson. Je n'avais pas assez miaulé à la mort. Et j'avais complètement oublié de fuguer. Bon sang, je n'en revenais pas... J'avais oublié de faire des conneries, j'avais été sage ! J'espérais que les grands-parents n'étaient pas trop contents de moi, et qu'ils ne s'imaginaient pas que j'étais un chat mignon. Tu sais ce que cela signifierait ? Qu'ils accepteraient de me reprendre, et que je me retaperais cette route infernale. L'horreur !


Arrivé chez moi, je n'étais pas frais mon pote. Les voyages, ce n'était définitivement pas pour moi. Les vacances, c'est carrément épuisant.


Il me faudrait beaucoup de repos pour me remettre de ces congés imposés. Ça me ferait du bien d'aller me poser quelque temps dans ma seconde maison. Ouais, j'allais me faire une semaine de vacances après les vacances. Ça ferait du bien à mon ego qui en avait pris un sacré coup dans la boîte toute puante.



© 2020 Mathilde L, PAU
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