22. La vraie maison

13/04/2022


Le déménagement valait le coup, enfin nous avions échangé l'appart du troisième étage contre une maison. Clairement : le meilleur déménagement de toute ma carrière.


Une vraie maison ! Après mes studios, et notre appart de la rue toute moche, j'étais ravie, c'était royal. Cette maison, nous l'avions reconnue dès la première visite. J'avais été frappée par la même évidence que lorsque j'avais reconnu mon chat et ensuite mon homme.


C'était une maison mitoyenne dans un lotissement. Nous avions une terrasse et un petit jardin qui donnait sur un champ. Ce champ recevrait les trognons de pommes que nous aurions la flemme d'aller jeter à la poubelle, et les crottes que Miou-Miou irait y déposer. Je sais bien aujourd'hui que jeter les trognons dans l'herbe n'est pas un acte écolo, mais le Chat offrait de l'engrais naturel à la nature. J'imagine que cela équilibre un peu la chose, non ? Bref, ce serait aussi dans ce pré que se joueraient les batailles entre félins pour délimiter les frontières de leurs territoires respectifs. Le Chat grimperait le grillage du jardin pour s'y rendre à sa guise, et à ses vieux jours, il nous faudrait sans doute l'aider à passer par-dessus ce grillage. Nous avions prédit tout cela en visitant.


Il y avait trois chambres. Une pour nous, une pour les amis, une pour un bureau, le luxe. Nous avions enfin une vraie chambre d'adulte, toute belle, et que nous avions cette fois pris soin de décorer. Nous avions investi dans des rideaux neufs, convaincus que Miou-Miou aurait d'autres chats à fouetter que de nous déchirer les rideaux. L'accès illimité à l'extérieur était un gage de garantie de son absence de conneries dedans. Nous pourrions enfin recevoir famille et amis comme il se doit. Et comble du comble, j'avais gagné une pièce où préparer et dispenser mes cours, et écrire au calme. L'Homme avait un boulot stable, et mon boulot commençait à se stabiliser, me plongeant doucement dans un semblant de vie active. Hein, la vie active ? Vite, je prévoyais une soirée entre amis pour replonger dans les souvenirs de ma vie passive et festive d'étudiante.


Le Chat était bien chez nous, et profitait de chacune des piaules, sans se préoccuper de leur attribution. Il s'étalait dans le jardin et tentait de prendre ses marques avec les deux congénères déjà sur place. Les voisins félins lui posaient quelques problèmes, et lui mettaient régulièrement des raclées. Histoire qu'il intègre la grande règle de « j'étais là le premier, alors c'est moi le chef ». Malgré lui, Miou-Miou, le révolté avait dû apprendre à faire le dos rond, s'écraser, ne pas feuler... C'était pour la bonne cause, il fallait s'intégrer dans ce nouveau territoire.


Nous avions donc des voisins mitoyens, avec qui nous devions prendre nos marques. C'est qu'ils étaient là les premiers... Il ne fallait surtout pas les effrayer en organisant des soirées de jeunes adultes pas encore totalement adultes. Raté, évidemment. Je leur ai fait peur... L'Homme était parti rejoindre son élément, la mer ; et moi j'étais immergée dans mon élément, les copines. Et le vin blanc. Vin et copines, j'étais comme un poisson dans l'eau, comme mon homme à la mer. C'était une de ces fameuses soirées qui deviennent vite bruyantes, même à quatre. Surtout quand l'une des participantes propose un karaoké. Nous chantions aussi fort que faux lorsque le voisin est venu nous gronder. J'avais honte, j'étais vexée, et en colère. J'avais donc décidé que je ne l'aimais pas, et puis c'est tout ! Mais c'était le voisin de la vraie maison... Alors, malgré moi, Mathilde, la révoltée a dû apprendre à faire le dos rond, s'écraser, ne pas feuler... C'était pour la bonne cause, il fallait s'intégrer dans ce nouveau territoire.


Le Chat en était arrivé à la même conclusion avec ses voisins qui étaient déjà là avant. Il ne les aimait pas, et puis c'est tout ! En attendant, il prenait la poudre d'escampette et se rendait dans la maison rouge où il se fichait de la règle « j'étais là le premier ». Il mettait des raclées à tous les chats de la baraque, et puisqu'ils étaient plus faibles que ses congénères du lotissement, il restait là-bas, le saligaud. Jusqu'à ce que l'habitante de la maison colorée m'appelle pour râler. Elle avait gardé mon numéro depuis la parution des premiers avis de recherche, et elle ne se privait pas de l'utiliser pour se plaindre. « Il faut trouver une solution pour calmer votre chat, l'empêcher de venir chez moi ! C'est invivable, il se bagarre avec mes minous pour leur piquer leurs gamelles et leurs paniers. Nous avons beau le chasser, il revient toujours ! » J'avais du mal à imaginer Miou-Miou dominant là-bas, alors qu'il était totalement soumis ici. Et pourquoi se battre pour un territoire qui ne lui était pas destiné, et délaisser celui qui lui était attribué ? La logique féline...


J'avais des difficultés à prendre mes marques, parce que cette fois-ci je savais que ce n'était plus une location étudiante d'un an. Il ne s'agissait plus de poser mes affaires en vrac en attendant que passe l'année... Nous nous étions engagés pour du long terme, fini le temps des déménagements annuels. L'achat de la maison, c'était vraiment du sérieux pour mon homme et moi. Hein, c'était vraiment du sérieux ? Vite, je rechaussais mes Doc Martens et réécoutais Janis Joplin, en mémoire de ma vie de jeune célibataire. La logique féminine...


Miou-Miou, lorsque je le ramenais par la peau des fesses au lotissement, avait aussi des difficultés à prendre ses marques. Il se plantait régulièrement de porte, parce que les maisons se ressemblaient. Il tâtonnait pour se fabriquer de nouvelles habitudes dans cet environnement. Les vieilles mauvaises habitudes, elles, étaient restées intactes. Fuguer et bouffer à tous les râteliers, c'était donc ça son évidence à lui.


Je me sentais bien, chez moi, et pourtant ça me fichait la trouille. C'était chez nous. Hein, c'était chez nous ? Vraiment ? Cela signifiait-il que j'étais une adulte ? Oui, j'avais envie de profiter de ce foyer, et même d'y faire pousser une famille. Hein, j'avais envie de construire une famille ? Vite, je chassais mes pulsions maternelles pour me replonger encore un peu dans l'insouciance adolescente, dans des projets de voyages en couple, dans le boulot, les loisirs.


Au bout de quelques mois, tout d'un coup, je me suis apaisée. Nous étions bien, et je n'avais soudain plus besoin de poser des mots qui font peur sur ce nouveau bonheur. Notre chambre était belle. Nous avions acheté un très grand lit. Le temps des dodos à deux amoureux et un chat obèse, serrés sur un petit lit une place, était révolu. Mon bureau était sympa, le temps où je ne glandais rien était aussi révolu. La chambre d'amis était sympa, toutefois une partie de moi savait que, très vite, elle serait rebaptisée « la chambre de bébé ». Hein, un bébé ? Vite, j'invitais des amis à dormir dans cette pièce, pour que sa fonction et son intitulé ne changent pas trop vite.


Le Chat s'est apaisé à peu près au même moment que moi. A part une vieille minette, qui traînait toute la journée sur son palier, tous les matous arrivés les premiers étaient partis. D'autres avaient débarqué dans le quartier, mais après Miou-Miou. Il était donc devenu « le premier arrivé », tu me suis ? Et si quelques doutes subsistaient sur sa nouvelle position de caïd du lotissement, il n'hésitait pas à se retrousser les manches pour détrousser ses adversaires. Le Chat commençait à se détendre. Malgré des pulsions d'évasion vers la maison rouge, tout allait bien pour lui. Tout irait bien pour lui.


Oui, tout irait bien. Nous prendrions d'abord nos marques à trois et savourerions la vie en maison. Avec la baraque, le boulot stable pour l'Homme, et se stabilisant pour moi, l'âge adulte se précisait. Bientôt, l'envie réelle et puissante d'agrandir la famille, nous tomberait dessus. Bientôt, oui, nous nous croirions prêts à affronter le tsunami causé par l'arrivée d'un bébé. Hein un bébé ?


L'horloge biologique, mélangée à l'amour, ça rend un peu dingue. Heureusement, le Chat est toujours là pour m'aider à relativiser mes paradoxes. Plus dingue que lui, ce n'est pas possible. Si ?



© 2020 Mathilde L, PAU
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