21. La nouvelle maison

10/04/2022


Le déménagement valait le coup, enfin on avait échangé l'appart du troisième étage contre une maison. Clairement : le meilleur déménagement de toute ma carrière.


La baraque, où j'avais maintenant mes habitudes, était vraiment chouette. Toute rouge. Et moi j'aime le rouge. Il paraît que le rouge que je vois n'est pas vraiment rouge. Ça ne change rien, j'aime quand même. Bref. La nouvelle maison était immense, contemporaine et de style bourgeois. Une magnifique villa individuelle. Absolument rien à voir avec l'ancien quartier pas beau, rempli d'immeubles moches et sans ascenseur. Les humains devaient avoir un sacré boulot pour financer tout ce confort bien appréciable.


Il y avait au moins mille coins dodo à l'intérieur. Je ne sais pas si j'exagère, enfin il y en avait plein, tu m'as compris. Des canapés en cuir, sympa cette matière, je n'avais jamais connu ça, des grands lits qui sentaient bon la lessive, des paniers dédiés à mes siestes astucieusement disposés au rez-de-chaussée et à l'étage... Aussi, il y avait des gros meubles imposants, qui sentaient la cire, avec plein de bibelots à dégommer si je m'ennuyais. Il était temps d'avoir de la déco ! C'était bien plus amusant que des baballes rebondissantes.


Le jardin était sympa, grand, bien entretenu, tellement propre que je me gardais bien d'y poser ma pêche. On ne crotte pas chez soi, la base. Je trônais sur les rebords de fenêtres, étalé comme un chat pacha, avec mes yeux, plissés de dédain, dirigés vers tous ceux qui louchaient sur ma maison en passant devant. Les jaloux. Je les comprenais bien. Ce n'est pas donné à tous d'avoir une grande baraque rouge.


C'était royal, un vrai palais. Enfin, c'était exactement à la hauteur de mon mérite, après tout ce que l'Humaine m'avait fait subir ces dernières années en matière de pauvreté. Des apparts trop petits, des balcons trop hauts, des rues trop bruyantes, des escaliers sans ascenseur... La misère, mon pote. J'en étais sorti et ça me faisait tellement de bien que mon regard n'avait jamais été aussi parfaitement dédaigneux. J'étais l'incarnation même du snobisme chez le Chat. Le temps des gouttières était révolu, j'étais devenu un chat de villa.


Comme à chaque fois que c'est le panard, il y a toujours un truc qui vient mettre le bazar, et finit par me coller le cafard. D'abord les congénères, et leur système hiérarchique à la noix. J'en avais rien à carrer de leur hiérarchie, je voulais juste qu'ils dégagent de chez moi. Qu'est-ce qu'ils fichaient là, d'ailleurs ? A taper dans mes gamelles, à squatter mes rebords de fenêtres et mes coins dodo. J'avais beau leur coller des coups de tatane, ils ne comprenaient pas et restaient là, fichus squatteurs. C'est terrible, cette sale habitude qu'ont les chats, de se croire partout chez eux. Non ?


Un autre truc m'agaçait : les humains. Au lieu de bien me bichonner comme il se doit, de me laisser traîner sur mon plumard pépouze, ils venaient sans cesse me secouer les puces, et me casser les coussinets. « Allez, oust, sors de là ! Dehors ! » C'était fatigant... Je devais aussitôt sortir par la porte, pour faire genre, et revenir ensuite, discrètement, par la fenêtre.


Le pire c'était l'esclave femelle, elle était tout le temps furax. Certes, elle avait été très sympa pendant quelques jours après l'installation, mais ensuite elle avait vrillé, pile quand je commençais à bien prendre mes marques. Elle me fichait sans cesse dehors, et passait le reste de son temps pendue au téléphone, à s'énerver. J'entendais bien qu'elle se plaignait de moi. « Le Chat est encore à traîner sur les rebords de fenêtres, il rentre, il s'étale sur les lits, et il se bagarre avec les autres, c'est infernal ! » Souvent, elle réclamait carrément à ce qu'on vienne me chercher. Elle ne voulait plus de moi, affirmait-elle régulièrement au combiné. Elle voulait que je foute la paix à ses chats. Que je cesse de taper dans leurs gamelles et dans leur tronche. Soi-disant que je n'étais pas invité, et que j'étais un gros boulet de squatteur.


C'est vrai que cette esclave-là n'était pas officiellement la mienne. Ce n'était pas l'Humaine, la vraie. M'enfin, c'était bien ma maison, non ? Puisque je l'avais choisie, ça compte, non ?


Chaque soir, ou presque, l'Humaine, la vraie, venait à la maison rouge pour me récupérer, rapport au coup de téléphone de Madame furax. Elle venait me chercher afin de me ramener à la maison, la vraie.


Un soir, elle est arrivée très en colère. Je ne comprenais pas pourquoi. Elle aurait dû être habituée à venir me récupérer ici, dorénavant... Elle était toute rouge, comme la baraque. Je me serais bien marré de cette comparaison, mais quand elle m'a chopé par la peau du cou, elle m'a coupé dans mon fou rire. Bon sang, elle était hystérique, elle aussi !


On a remonté l'impasse, elle a commencé à me gronder : « Ah, ça c'est clairement le meilleur déménagement de ta carrière ! » J'étais bien d'accord, mais je ne comprenais pas pourquoi elle le disait en criant. On a tourné à gauche au bout de la rue pendant qu'elle allait au bout de son idée. « A peine un mois qu'on s'est installés dans le quartier, et toi tu refais déjà ta vie ailleurs ! Je n'en reviens pas de tant d'ingratitude ! » On a continué à droite tandis que l'Humaine continuait ses plaintes. « Tu n'as même pas essayé de te poser dans la nouvelle maison et le nouveau jardin. Incroyable ! Une semaine après notre arrivée, on devait déjà placarder des avis de recherche dans tout le quartier. » On a traversé l'avenue, elle n'arrêtait plus de monologuer. « Tu as tout chez nous, un petit jardin, un champ en face, trois chambres, de l'amour. Pourquoi est-ce que tu persévères à vouloir t'installer de l'autre côté de l'avenue, là où tu n'es absolument pas le bienvenu ? Est-ce que tu sais que l'habitante de la maison rouge ne peut plus t'encadrer et veut que je t'empêche d'y aller ? Ça ne te dérange pas que je me fasse engueuler au téléphone, parce que tu viens embêter ses chats ? Ça ne te dérange pas que je vienne te récupérer tous les deux jours ? T'es content ? T'es content ? Parce que moi, non ! Merci Miou-Miou ! Bravo le Chat ! » Voilà qu'elle me remerciait et me félicitait en hurlant, n'importe quoi. Quand je te dis qu'elle était hystérique, je n'exagère pas.


On est arrivés dans notre lotissement, j'espérais donc qu'elle allait enfin se taire. Notre lotissement, c'était un quartier avec des baraques exactement toutes identiques, peintes en beige. C'était si fade à côté du joli rouge de ma seconde demeure... « Regarde, continuait l'Humaine, tu as tout un quartier sécurisé rien qu'à toi, enfin à partager avec tes voisins félins. Mais au moins, ici tu as le droit d'y être. » On s'est arrêtés devant notre maison, qui était la même que celle de gauche, celle de droite, et celle d'en face. La seule distinction, c'était le numéro dessus. Pratique quand tu n'as pas le sens de l'orientation et que tu ne connais pas les numéros. C'est peut-être pour ça que l'Humaine a insisté en me montrant le chiffre à côté de la porte. « C'est là ! Là où tu habites maintenant. Là où tu as ta gamelle, ton panier, tes esclaves. Là ! Pas de l'autre côté de l'avenue. »


Elle a tourné la clé de la maison pas individuelle, pas grande, pas rouge. On a fait quelques pas pour aller à la cuisine, l'intérieur était sympa quand même, avec vue sur le champ d'en face. « Ici tu as tout, tout ! » L'Humaine m'avait fait sursauter, je croyais qu'elle allait se détendre maintenant que j'étais rentré pour mieux repartir bientôt. Je reniflais l'intérieur de ma gamelle vide, elle reniflait dans un mouchoir plein. Quel était mon problème, hein ? Pourquoi je ne restais pas avec eux dans notre petite maison ? Pourquoi j'avais refait ma vie si vite ? C'était à cause d'elle, je ne l'aimais plus ?


Le problème ? La réponse était tellement simple. Elle sautait aux yeux. Et pourtant l'Humaine ne voyait pas. Le problème, c'était la couleur. La nouvelle maison n'était pas rouge. J'ai tenté de lui expliquer, mais tout ce qui est sorti c'était un BROU BROU BROU. Elle a dû comprendre que je lui avais dit « je t'aime » parce qu'elle m'a pris dans ses bras et m'a répondu qu'elle aussi elle m'aimait. Même si j'étais un gros boulet de fugueur...


Elle a sorti un sachet de pâtée du placard, alors j'ai laissé couler le malentendu.


D'abord j'allais bouffer, après je verrais bien ce que je ferais pour cette histoire de couleur.



© 2020 Mathilde L, PAU
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