20. Troisième étage sans ascenseur

07/04/2022


J'ai rechuté, mon pote, au sens propre. Attends je te raconte.

Un soir, un couple de copains de mes humains dormait dans mon salon, sur mon canapé. Évidemment personne ne m'avait demandé si j'étais d'accord. Et je n'étais pas d'accord. Alors, je leur ai fait savoir : miaulements de la mort dans le creux de l'oreille, griffures terribles sur les orteils, et galopades au milieu de leur demi-sommeil. Ils n'étaient pas contents, bien fait. La copine m'a chopé au milieu de la nuit, et m'a fichu sur le balcon en m'ordonnant d'aller prendre l'air plutôt que de les emmerder. Tu me connais, je prends tout au pied de la lettre. J'ai donc pris l'air. J'ai volé du troisième jusqu'au trottoir d'en bas. Conclusion sans appel : pas besoin d'ascenseur, je ne m'étais pas fait mal ! Même pas un petit bobo en souvenir de mon vol, nada. Trop fort le Chat. Faut croire que tomber du sixième étage ça m'avait bien entraîné. Vu que j'étais arrivé en bas, et que l'odeur de la liberté me chatouillait le museau, je n'allais pas rentrer de suite. Je me suis baladé dans les rues toutes moches aux alentours. Bon, ce n'était pas le plus beau quartier de mon existence, mais ça avait le mérite d'être dehors. J'ai cherché la mamie pâtée, elle ne devait plus exister la vieille, ou bien j'avais perdu le sens de l'orientation. Le lendemain soir, j'ai dû me résoudre à rentrer à l'appart. J'avais trop la daaaaalle.

Je me suis assis sur le trottoir, en face de notre immeuble pas beau, j'ai tendu la tête vers chez nous, là-haut, et j'ai poussé ma chansonnette, ma signature vocale, celle qui hérisse les poils des humains : MIAOU MIAOUOUOU MIAOUOUOUOU ! J'ai vu mes humains sortir sur un balcon, plus loin, à ma droite. Tiens, qu'est-ce qu'ils fichaient là-bas ? Ce n'était pas chez nous... Si ? Ah, je m'étais planté d'immeuble, je n'étais pas bien en face. Heureusement que j'ai la voix qui porte, ça remplace l'interphone. Un des humains, je ne sais plus si c'était le mâle ou la femelle, enfin on s'en fout, un de mes esclaves est descendu à fond pour venir me chercher. Il est possible qu'il y ait eu encore des larmes, mélangées aux caresses et aux engueulades. Comme d'hab. Le couple de copains était parti. Je crois que l'Humaine leur faisait la tronche parce qu'ils m'avaient dit d'aller prendre l'air. C'était la phrase interdite, celle qu'on n'avait pas le droit de me lancer parce que sinon je me jetais dans le vide. J'étais ravi qu'ils soient partis, ces squatteurs de salon. Bon vent ! Je leur devais quand même ma découverte de l'extérieur et ma prochaine reconquête de la liberté, je sais. Mais je suis un chat, donc je suis ingrat, et je répète : bon vent, les voleurs de canap !

L'Humaine m'a ausculté sous tous les bourrelets. Son diagnostic est tombé : je n'avais rien d'autre qu'une chance énorme, j'étais un sacré veinard, un miraculé, et j'avais sûrement atteint mon nombre de vies limité, donc dorénavant je resterais à l'abri, point barre à la ligne. Qu'elle était drôle quand elle faisait semblant de croire que c'était elle qui décidait !

Quelque temps plus tard, une autre copine des humains est sortie de chez nous au petit matin, en oubliant de claquer la porte. Quand j'ai réalisé son oubli, je me suis glissé discrètement dans l'entre-bâillement, et je suis descendu tout en bas des escaliers, puisque bon il n'y avait pas d'ascenseur dans cet immeuble de misère. Ensuite, j'ai attendu qu'un voisin pousse la porte de l'immeuble. Je ne lui ai pas laissé le temps de réfléchir à mon autorisation de sortie, je me suis faufilé entre ses pattes, et HOP délivré le Miou-Miou ! Je me suis baladé, histoire de me constituer un nouveau réseau de bonnes gamelles et de coins caca en plein air. A la fin de la journée, comme le quartier était aussi pauvre que moche, j'avais toujours la dalle. Je suis retourné miauler sur le trottoir en face de l'immeuble. Je me suis encore gouré d'immeuble. Je miaulais en direction du mauvais balcon, mais avec ma puissance vocale ce n'était pas bien grave. Un des humains, je ne sais plus si c'était le mâle ou la femelle, enfin on s'en fout, un de mes esclaves est descendu à fond pour venir me chercher. Il est possible qu'il y ait eu encore des larmes, mélangées aux caresses et aux engueulades.

L'Humaine n'a même plus essayé de faire semblant de croire que c'était elle qui décidait pour moi. De toute façon, je m'étais appliqué à revenir une fois de plus sans égratignure, je ne risquais rien dans ce quartier moche. Elle n'avait aucun argument valable pour me retenir. Les voitures roulaient vite ? Ben il suffisait de rester sur le trottoir, ou de traîner dans des propriétés privées. Ce n'était pas bien compliqué de rentrer en un seul morceau.

Quelques dodos plus tard, j'ai redemandé à sortir, j'ai chialé devant la porte. J'en ai un peu rajouté pour le cinoche, parce que je savais bien qu'ils allaient craquer, les humains. MIAOU MIAOUOU MIAOUOUOUOU ! Bingo. Un des deux m'a descendu dehors. Après tout, quand je voudrais revenir j'irais miauler sur le trottoir, en face du mauvais balcon, et ils descendraient m'ouvrir. Quoi de plus simple, hein ? C'était reparti pour un tour, je naviguais de haut en bas, quasiment à ma guise. Enfin, sans ascenseur.

Après, j'ai rechuté, mon pote, au sens figuré. Attends je te raconte.

Mes humains, parfois ils ne m'entendaient pas, soi-disant qu'ils étaient occupés et qu'ils avaient une vie en dehors de moi. Du coup j'ai de nouveau dû prendre le contrôle de tout un immeuble. Les voisins qui me connaissaient bien maintenant, rapport à ma voix qui porte, m'ouvraient l'immeuble quand les esclaves ne faisaient pas bien leur job. Puisque je ne savais toujours pas compter, je me paumais dans l'escalier, et les voisins m'aidaient à retrouver mon étage. Ils n'aimaient pas me savoir perdu dans les marches, rapport à ma voix qui porte.

Aussi, j'ai bien dressé la voisine de palier. Je m'y suis mieux pris que son abruti de chien qui se promenait au bout d'une laisse, l'asservi total. Elle venait souvent me donner à manger. Chaque fois que les humains filaient profiter de leur liberté, avec leur maison sur roues, qui fait vomir. J'aimais bien passer la voir moi aussi, lui faire un petit coucou, bouffer dans la gamelle du clebs, squatter son canapé... Je passais par le rebord de la fenêtre du salon, et HOP je sautais sur son balcon. Parfois je me retrouvais comme un con parce qu'elle n'était pas là et que sa porte-fenêtre était fermée. Et le chemin en sens inverse, je ne le sentais pas... J'attendais donc patiemment le retour de la voisine. C'est-à-dire que je miaulais à pleins poumons pendant que les humains m'appelaient comme des couillons pour que je fasse demi-tour, en vain.

Je pense qu'on a passé un an à vivre de cette manière, sur le rythme de mes allers-retours. Les humains n'en pouvaient plus. Ben ouais, pas d'ascenseur, pas pratique de me gérer. Logique. Il fallait y penser avant de s'installer ici. Qui c'est qui n'a pas la lumière à tous les étages, hein l'Humaine ?

Et puis voilà, un soir je suis rentré de ma virée pour savourer ma pâtée, parce que ça y est j'avais gagné, les humains m'en filaient pour que je rentre chaque soir. Ils croyaient vraiment qu'ils allaient m'appâter avec de la pâtée ? Ben, ils avaient bien raison. Savoir qu'une gamelle de pâtée moyenne gamme m'attendait à l'appart, cela me cadrait un peu, niveau horaires. Bref, un soir en rentrant, j'ai vu des cartons traîner dans le salon. J'ai cru, un court instant, que c'était pour mon coin jeu. Mais on savait bien que je n'en avais plus rien à faire de mon espace ludique, maintenant que j'avais accès à l'extérieur.

Les cartons, ça ne sentait pas bon, ça schlinguait le "changement". Encore une arnaque en perspective ? Un déménagement surprise ? Après le coup de l'immeuble sans toit, sans jardin, sans ascenseur, que pouvaient-ils oser ? Un appart sans escalier, c'était possible ça ?

Dans tous les cas, ce serait sans moi. L'arroseur arrosé, une fois, pas deux.



© 2020 Mathilde L, PAU
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