19. Fils unique

05/04/2022


Enfin, j'étais installée avec mon homme et mon chat. Nous formions une petite famille. Une jolie petite famille recomposée.


Les parents jouaient aux adultes. Je terminais enfin mes études, et donnais toujours des cours pour arrondir les fins de mois et confirmer ma vocation. Mon homme était en recherche d'emploi, et trouverait bientôt un vrai boulot de papa.


Et le gosse alors ? L'ado faisait la gueule. Il était dépité par sa nouvelle vie de fils unique coincé entre quatre murs et deux amoureux.


Le point positif était qu'il avait adopté mon homme. Cela me touchait. Et cela m'agaçait. Encore ce vilain sentiment de jalousie. Si le Chat était toujours là c'était grâce à moi, et moi seule ! Et si l'Homme vivait avec nous, c'était grâce à moi, et moi seule ! S'ils se rapprochaient tous les deux, allaient-ils encore avoir besoin de moi, hein ? Oui, je sais, la jalousie c'est moche, surtout quand c'est multiplié par deux. Je m'en débarrasse en l'écrivant, car à l'époque je ne l'exprimais pas. Je ne voulais pas perdre mon amoureux pour des histoires de rivalité féline. L'Homme aurait toute la vie pour découvrir mes jolis défauts cachés.


Miou-Miou avait pleuré devant la porte pendant des jours et des jours. Nous avons tenté de le raisonner, mais ses miaulements continuaient à résonner dans la cage d'escalier. L'éducation bienveillante, ça a ses limites. On a dû hausser le ton pour qu'il intègre que c'était niet : il était privé de sorties pour une durée indéterminée. Oui, je sais, les punitions c'est moche. Mais c'était pour son bien, tu connais la chanson. Je ne voulais pas qu'il sorte dans ce quartier malfamé, dans cette petite rue où les voitures roulaient souvent trop vite. Et puis, ce serait temporaire, il pouvait bien laisser un peu sa liberté de côté.


Si le Chat avait su soupirer, claquer les portes et lever les yeux au ciel, il l'aurait fait. Puisqu'il ne savait pas, il boudait. Allongé en boule, toute la journée sur son fauteuil, il nous tournait le dos. Il a fallu se rendre à l'évidence. L'ado déprimait sévère.


Alors, on a tenté de réveiller son âme d'enfant puisque l'âme d'ado était en souffrance et ne pourrait que souffrir de frustration.


D'abord, j'ai remis en place le rituel des papouilles, pour rappeler à l'animal à quel point il aimait la tendresse, du temps où il ne courait pas les gamelles. Miou-Miou recommençait à ronronner, donner des coups de tête câlins, et s'écraser sous les caresses, en bavant de bonheur.


Ensuite, nous l'avons couvert de joujoux. Le Chat avait dorénavant un espace rien qu'à lui, son aire de jeux en intérieur. C'était un gros carton garni de jouets en tout genre, à mâchouiller, lancer et faire rouler. Bouchons de vin, boulettes de papier alu, balle rebondissante... Son coin d'éveil le divertissait bien, mais pas autant que mon homme, qui virait papa gâteau : GOUZI GOUZI GOUZI, KITI KITI KITI ! Il l'asticotait, et jouait à cache-cache et trap-trap avec lui dans l'appart. Il l'incitait carrément à grimper sur les rideaux qu'on nous avait filés. Pour le bien-être du Chat, nous pouvions bien sacrifier une paire de rideaux d'occasion. Et nous laissions même passer ses bêtises de bébé : les massacres dans la cuisine sans placards fermés, où il déchiquetait les paquets de bouffe pour mieux trier ce qui était mangeable ou pas, et mieux se gaver. Quel chenapan !, qu'on s'exclamait avec grande niaiserie. C'est que nous n'avions pas l'habitude, tu comprends, que le gosse soit à la maison. Ses conneries d'intérieur étaient nouvelles pour nous, alors que nous connaissions par cœur celles de dehors.


Pour soigner notre ado en détresse, on le transformait en gamin pourri gâté.


On lui offrait, sans compter, ces bonbons qu'il aimait tant : les sachets de sucre. C'est son péché mignon. Ça l'a toujours rendu dingue. Évidemment je ne le laisse pas manger le sucre, sinon en multipliant son nombre d'années par le nombre de sachets éventrés, le diabète aurait déjà tué le Chat au moins une dizaine de fois. Miou-Miou, depuis sa tendre enfance, a l'habitude de fouiller les sacs à main à la recherche de ses fameuses douceurs que ma mère et moi avons souvent dans nos besaces. Le jeu du sachet de sucre était son préféré du moment. Il y avait pas mal de règles à respecter pour que la partie soit réussie. Il fallait lui lancer plusieurs fois le sachet, le secouer tel un hochet, le cacher, le percher en haut d'une armoire, et le jeu durait un long moment, jusqu'à l'épuisement et l'heure de la sieste.


Ces amusements sucrés ont réveillé, en même temps que son enfance, son instinct naturel de chasseur.


Il faut savoir que Miou-Miou n'était absolument pas chasseur. N'en déplaise à sa réputation de chat de gouttière. A part des emmerdes, le Chat ne m'a jamais rien rapporté. Ni oiseau, ni souris, ni lézard. Que dalle. Peut-être qu'il estimait que je ne méritais pas de cadeau, mais je ne l'avais jamais vu bouffer quoi que ce soit de vivant. Du moins avant qu'on ne s'installe au troisième sans extérieur.


Le Chat, à peu près sorti de sa déprime, était déterminé à exterminer toutes les mouches de l'appart. La face tournée vers la porte-fenêtre, il attendait patiemment qu'une mouche s'approche de son museau et HOP il ouvrait la bouche, et PAF il la gobait tout rond. Il ne perdait pas de temps à jouer avec sa proie, donner des coups de pattes, trier et chipoter.


Un soir d'été, nous étions, mon homme et moi, dans la salle de bain. Nous nous brossions les dents, détail absolument sans importance. Le Chat veillait dans le salon aux fenêtres grandes ouvertes. On a soudain entendu un couinement suspect. Nos cœurs se sont emballés. Le gosse faisait-il un malaise ? On a lâché nos brosses à dents et couru vers le salon. Ce n'était pas Miou-Miou qui faisait un malaise, mais une chauve-souris, coincée dans la gueule du Chat. On a juste eu le temps de réaliser ce qui se passait que la bestiole s'enfonçait dans la bouche de Miou-Miou. HOP, il ouvrait un peu la bouche et CRAC, la chauve-souris se brisait dans son gosier. En trois CRAC c'était fini. Le Chat n'a pas joué avec sa proie, pas trié, pas chipoté. La chauve-souris avait été gobée vivante et en intégralité. Aucun morceau recraché. Pas même un petit rot ne s'était échappé de sa bouche puante.


Nous étions aussi fiers qu'écoeurés. Enfin, le Chat allait mieux, il avait retrouvé moral, vitalité et appétit. On s'abstiendrait toutefois quelques jours de faire des bisous à ce bouffeur de Batman.


Oui, nous étions fiers, la déprime était passée, ainsi qu'une première année en famille. Le gamin s'amusait la journée et faisait même ses nuits, nous étions convaincus d'être de bons parents. Miou-Miou était sage et épanoui, notre éducation réussie. Tout irait bien maintenant. Le fils unique profiterait de ses jeux, du grand appart et du balcon.


Ah oui, nous avions un balcon au troisième étage. Cela te rappelle quelque chose ? Tu te souviens que Miou-Miou aimait jouer le funambule ?


L'histoire allait se répéter, et ce coup-ci encore, ça allait déraper...



© 2020 Mathilde L, PAU
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