1. 19 ans

12/02/2022
Je venais d'avoir dix-neuf ans. J'étais belle comme une enfant, haute comme trois poooommes. 

Non, ça ne veut rien dire. Mais j'espère que je t'ai mis la chanson en tête.

Je venais d'avoir dix-neuf ans. Et je venais surtout d'avoir mon bac, le Graal. J’avais touché l'horizon que l'on nous avait fixé pendant trois ans. On ne nous avait jamais parlé de l'après bac, ou bien je n'avais pas écouté. Que faire après, dans cet horizon merveilleux ? 

Rester à barboter dans l'eau, juste devant la ligne horizontale qui séparait la vie adolescente de la vie adulte, me semblait la solution la plus évidente. J'avais donc décidé de buller, flotter, et faire la planche sur toute éventuelle responsabilité. J'avais eu mon bac, enfin ! J'avais bien le droit de me reposer un peu. 

Fraîchement installée dans un duplex aux grandes fenêtres, j'avais dorénavant mon petit chez moi. Mon propre territoire où faire mes griffes, et miauler à pleins poumons en écoutant Janis Joplin à fond les ballons. 

J’étais seule. Libre. Inscrite à l’université, j’allais en cours en pointillés. J'écoutais Janis et j'écrivais, en me répétant que, vraiment, il fallait que je révise. Demain. Ou après-demain. Avant les partiels, au moins. J'aurais rêvé d'une option “procrastination”, je l'aurais choisie et je l’aurais validée. L'année d'après, évidemment. Je vivais à l’envers, l’horloge biologique bloquée sur une adolescence qui s’étirait tout doucement. Ma journée était une longue sieste interrompue par de rares cours à la fac et quelques grignotages. La nuit était folie, fêtes, et balades dans l’obscurité avec une ribambelle d’ados rebelles. Elle était aussi envolées lyriques solitaires, dans la pénombre lumineuse de mon petit duplex étoilé. Je travaillais sur mon livre, parce que ma vie ne serait qu’écriture, tranquillité, plaisir, et absence de toute responsabilité. J’avais eu mon bac, j’avais largement rempli ma part du contrat avec l’ennui. 

Je n'étais pas une jeune fille sage, et j'aurais bien pu me perdre plusieurs fois dans les méandres de la nuit. Et pour me retrouver, pas de tatouage, seulement un ou deux piercings.

J’étais seule. Libre. Je n’avais plus de maman dans les pattes. Je pouvais me contenter d’une toilette de Chat, sans que personne ne s’en aperçoive, ou en tout cas, ne me le reproche. Plus de main agacée pour m’attraper par la peau du cou à chacune de mes bêtises, et heureusement car elles étaient nombreuses. Cependant, je n’étais pas tout à fait sevrée. J’étais libre certes, mais je n’avais pas de machine à laver. Et, tu t’en doutes, aller au lavomatique : la flemme… Alors, la queue entre les jambes, je balançais mon baluchon de linge sale à ma mère. Il m’arrivait aussi, en fin de mois, d’aller lui réclamer de quoi mieux remplir ma gamelle. Et puis, je balayais tout ça d’un revers de patte, et me répétais que j’étais autonome. 

J’étais seule. Et malgré mes moments de folie dignes du chaton le plus relou du monde, je ne ronronnais pas beaucoup. Le bourdon du dimanche soir, le cafard du lundi soir, je les affrontais seule dans mon plumard. Ces instants-là, ma tendresse était en détresse, mon envie d’aimer souffrait d’être mal aimée, et mon autonomie m’oppressait telle une vilaine pneumonie. J’étais seueueueule, trop seule ! Et non, un homme ne comblerait pas ce vide. J’avais essayé. Cela demandait trop d’efforts : cesser de feuler, faire le dos rond, être fidèle… La flemme. 

Un être me manquait, et tout en moi était dépeuplé. Un être que je ne connaissais pourtant pas encore. 

Un jour, il a sonné à la porte de mon nid douillet ficelé de solitude. Enfin, ce n’est pas lui qui a sonné, mais peu importe l’histoire de la porte. 

J’avais tellement parlé de mon amour pour les Chats qu’on avait pensé à moi. Est-ce que je la voulais, cette jolie petite chatte? Elle était à peine sevrée, comme moi. Et très bavarde, comme moi. Si je la voulais, je la prenais. Je la voulais, je l’ai prise. Et je l’ai serrée contre mon ventre. Son petit cœur tambourinait contre le mien. Sa patoune reposait dans ma main. L'évidence a provoqué un doux ronron à l’intérieur de moi, ce ronron tant espéré. C'était elle qui manquait à ma vie ! 

Ensemble, on profiterait du calme de l'horizon, on plongerait dans le grand bouillon pour s'amuser, et puis on s'élancerait de l'autre côté de la ligne. Oui, ensemble on grandirait. A deux on est plus fort.

Alors, j'ai soufflé à ma petite chatte tigrée que nous deux ce serait pour la vie. Elle bourdonnait de plaisir. Et quand je lui ai demandé si elle était d'accord pour rester avec moi, l'ado immature en quête d'aventure et d'amour, elle m'a répondu ce son qui a défini son prénom : MI OU ! MI OU !

Oui, ce Chat s'appellerait "Miou-Miou". Et ce serait une femelle. Du moins pendant quelque temps encore… 



© 2020 Mathilde L, PAU
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