18. Arnaque, crimes et botanique

02/04/2022


C'était pas de ma faute si je n'étais pas là à son retour de vacances, j'étais enfermé. J'avais fait une petite visite dans le drôle d'atelier qui fabriquait des piscines, au rez-de-chaussée de notre immeuble. C'était un endroit qui me fascinait, le principe des piscines, je ne comprends pas. Se mouiller volontairement c'est bien une idée d'humain, ça. Ou de chien. Enfin voilà, c'était le week-end et les hommes de l'atelier ne m'avaient pas vu avant de se tirer, ils m'avaient enfermé à double-tour.


Heureusement que j'ai la voix qui porte, mon pote, sinon l'Humaine n'aurait jamais su que j'étais là. Ça n'a pas changé grand-chose à mon affaire d'ailleurs, puisqu'elle n'avait pas les clés de l'atelier. Mais ça a eu le mérite de bien l'enquiquiner. Tant mieux, elle n'avait qu'à pas partir en vacances. Qui avait commencé le premier, hein ?

Elle m'a parlé à travers la porte de ma prison. Ensuite elle a appelé le numéro accroché sur la porte de l'atelier. Elle avait activé le haut-parleur, j'ai entendu le gars dire que ce n'était pas son problème que je sois coincé là-dedans, et puis que c'était bien fait pour ma pomme, l'atelier de piscines ce n'était pas un endroit pour les chats. J'attendrais lundi pour qu'ils viennent m'ouvrir. Je n'avais qu'à bouffer des souris si j'avais faim, qu'il avait dit en rigolant. J'étais choqué. Bouffer des rongeurs ? Moi, Miou-Miou, l'amateur de pâtée de luxe qui avait squatté chez les bourges ? Ce n'est pas parce que je traînais avec les chats sauvages que j'allais me rabaisser à becter des bestioles. Personne ne viendrait avant la fin du week-end, ce n'était pas la peine d'insister, avait conclu le bonhomme du téléphone. L'Humaine était furieuse qu'on ne daigne pas se déplacer pour ouvrir au Chat. Qu'on ne daigne pas grignoter son week-end pour venir tourner une clé, ça la rendait dingue. C'étaient vraiment des fainéants ! Je voulais lui rappeler qu'elle, elle s'était vantée d'avoir trois mois sans bosser, mais mon petit coussinet me disait que ce n'était pas le bon moment.

Alors, elle est venue me rassurer derrière la porte pendant deux jours, et elle faisait rouler quelques croquettes en dessous. Une bonne esclave, franchement. Ma captivité m'a permis de mesurer ma chance. Après ma libération, faudrait que je reste un peu avec elle, quand même.

Le lundi matin, enfin, on m'a délivré. L'Humaine était ravie de me retrouver, elle me cajolait, et la minute d'après elle m'engueulait. Puis elle me caressait, me servait à manger, et elle recommençait à me gronder. Elle était barjo, je te jure. Soi-disant qu'elle m'aimait plus que tout au monde, mais que j'étais un gros boulet de gâcheur de vacances et de retrouvailles. Que j'étais le trésor de son cœur, mais aussi un gros gangster. Que j'étais son Minou adoré, mais aussi un criminel. En effet, elle m'accusait de délits de fuite, inspections de propriétés privées avec entrées par effraction, cambriolages, vols à l'étalage, bagarres, tapages nocturnes et diurnes... Et hop, elle me câlinait encore. Elle était barjo, je te jure. Elle me rappelait le chat qui enchaîne câlin, morsure, ronrons, et griffure. Ouais, elle virait chat. Et moi, mes congénères, ils me fatiguent...

Elle était en train de m'expliquer qu'il y allait avoir du changement, bla bla bla, et que bla bla bla, quand j'ai sauté par la fenêtre. Je reviendrais la voir quand elle serait calmée. Le "changement"... J'aurais dû me méfier de ce mot, que je connaissais pourtant bien.

L'appart avait été sacrément vidé ces derniers temps, cependant il restait toujours l'essentiel : mon pieu et ma gamelle. Cela faisait un moment qu'elle emballait des affaires. Je n'avais pas trop fait gaffe parce que je n'étais pas souvent là. Débordé le gars. Tu sais ce que c'est... La pâtée de 6h, la sieste du matin, la crotte dans les carottes du voisin, la gamelle chez la mamie du bout de la rue, le petit calin chez l'Humaine, la sieste dans le parc, suivie d'une course poursuite avec les pigeons pour leur faire croire que j'allais les bouffer (sont cons ces pigeons, je ne les croquerais jamais, trop dégueu), la pâtée de l'aprem dans ma seconde famille, la sieste et la bagarre sur les toits, la pâtée du milieu d'aprem chez les vieux quelques rues plus loin, la sieste dans les salades (je ne dors pas où je crotte, par contre j'aime dormir là où c'est interdit), un saut à l'appart pour pourrir la nuit des deux humains en miaulant à la mort devant la porte fermée quand la fenêtre est ouverte et vice versa. Débordé, j'étais débordé. Et un peu naïf, apparemment. Sinon, évidemment j'aurais tilté. J'aurais senti l'arnaque arriver, et j'aurais encore fugué très loin pour mettre le bordel dans les plans de l'Humaine. Et de l'Humain. Parce qu'ils marchaient à deux maintenant. La fidélité, c'est bien une idée d'humain, ça. Ou de chien.

Quelques jours après son retour, elle me sifflait pour partir en balade. Ça faisait longtemps, donc j'étais tout content, je lui offrais des BROU BROU, en trottinant à côté d'elle. Que j'étais naïf. Elle était toute gentille, et me lançait ses BROU BROU BROU à elle : « mon petit pépère, mon gros patapouf, Minou Minou Minou, Kitti Kitti Kitti... » On a traversé le grand parc. C'était drôle, on ne l'avait jamais fait tous les deux. J'aimais bien ce parc. J'aime la nature et la terre. On peut crotter dedans, bouffer de l'herbe qui fait vomir, et embêter ces cons de pigeons.

Tiens, on continuait encore à marcher sur les trottoirs après le parc. On est passé devant ma pâtée de l'aprem, et mes croquettes du soir, et on a tourné à droite devant la mamie pâtée, celle qui donnait à manger à tous les puceux sans esclave, et aussi aux tricheurs de mon acabit, qui faisaient semblant de crever la dalle. D'ailleurs ça ne devenait pas évident de la gruger avec mon gros bide qui pendouillait. Bref, je m'égare, comme je m'égarais dans mes pensées culinaires alors que l'Humaine était clairement en train de me la faire à l'envers.

En parlant de bouffe. L'Humaine n'avait-elle pas emporté ma gamelle dans son sac avant qu'on parte en balade ? Ça ne sentait pas bon tout d'un coup. Je me suis stoppé net et j'ai protesté. « Eh oh l'Humaine, c'est quoi l'arnaque ? » Elle m'a cajolé et m'a encouragé à coup de « Kiti kiti kiti ». Je ne pouvais pas résister, j'ai continué à la suivre.

On s'est arrêté devant un immeuble pas beau. L'Humaine a sorti une clé et m'a fait entrer avec elle. On a monté trois étages, à pied. Je me souviens du nombre parce que l'Humaine comptait en suffocant. Je n'étais pas le seul à avoir pris des bourrelets. L'amour, on dirait bien que ça rend aussi gras que bête.

Il n'y avait même pas d'ascenseur. J'espérais qu'elle ne comptait pas s'installer ici parce que sans ascenseur, sérieux, c'était la dégringolade de mon ascenseur social, tu piges ?

Eh bien si, on y habiterait. L'Humain était déjà là, il nous attendait. Les deux dégoulinaient de joie. Ils m'ont fait visiter, c'était beaucoup plus grand que l'autre appart. Il y avait pas mal de couchages intéressants, deux vrais lits, un canapé, un fauteuil. De la tapisserie à lacérer. Des rideaux à déchirer en grimpant dessus. Des armoires où me percher pour snober les amoureux. Des placards à gratter et des tiroirs à ouvrir en cas de poussée de connerie. Pas mal. Un petit balcon avec du faux gazon, aucun intérêt. J'ai demandé où était le jardin, ou les toits, enfin la liberté quoi. Ils n'ont pas compris et m'ont désigné l'emplacement pour ma bouffe et celui pour mes crottes. Et mon potager alors ? Et mes rendez-vous culinaires ?

J'étais juste parti pour une balade, tu parles c'était l'arnaque du siècle.

J'ai demandé à sortir par l'escalier, puisqu'il fallait s'y résoudre, pas d'ascenseur, la honte. Ils ont ignoré ma réclamation, j'ai miaulé plus fort, de manière à ce que tout l'immeuble m'entende. Et là, tu sais ce qu'ils m'ont dit en chœur, les arnaqueurs ? « Ah non Miou-Miou, maintenant tu seras un chat d'appartement. Ici, tu ne pourras pas sortir, c'est trop dangereux. »

Pas sortir ? Moi, Miou-Miou ? Mais comment j'allais m'amuser alors ? L'arnaqueur c'était moi, zut ! J'avais été l'arnaqueur arnaqué, l'arroseur arrosé. Et je n'aime pas l'eau. C'est bon pour les humains. Ou les chiens.

Je trouverais bien comment me venger, tant pis si mon plan n'était pas très réglo, je n'étais plus à un délit près.



© 2020 Mathilde L, PAU
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