17. Road trip

01/04/2022


Le camion de mon compagnon était chargé, aménagé, et aussi décoré. Le Chat avait été chargé, amadoué, et enfin déposé. C'était le début d'une aventure, à deux cette fois-ci.


Trouver un refuge à Miou-Miou pendant nos vacances n'avait pas été une mince affaire. Etrangement, on ne s'était pas bousculé au portillon pour garder le Chat bavard, boulimique et baroudeur. L'ancien coloc et son nouveau coloc avaient accepté, sûrement parce que j'avais beaucoup, beaucoup insisté. Peut-être bien qu'ils n'avaient jamais accepté d'ailleurs, parce que je ne leur avais même pas demandé. J'ai oublié. La mémoire sélective, ça a du bon. Bref, le Chat connaissait l'appart, l'ascenseur, et les environs, il ne se sentirait ni perdu ni abandonné. C'était, du moins, ce que je me racontais pour déculpabiliser. Et il apprécierait sans doute de retrouver ses habitudes de roi de l'immeuble.


En bons parents épuisés, on a embrassé le gosse, et vite sauté dans notre Volkswagen, destination les vacances. Enfin seuls ! Un tour d'Espagne et du Portugal était au programme. Nous nous laisserions porter par le vent, la météo, nos envies, puisque nous n'avions d'autres responsabilités que nous-mêmes. Une jolie parenthèse dans notre parentalité féline, un avant-goût de ce que nous n'aurions plus une fois devenus parents pour de vrai.


Nous longions la côte méditerranéenne, et vivions tel le félin en fugue : étalés au soleil, uniquement préoccupés par la liste des prochaines escales où manger et dormir. Le son de la douce respiration de la mer en supplément appréciable. Pendant ce temps, Miou-Miou longeait la rambarde du balcon du sixième étage et jouait dangereusement avec la gravité. Le bruit de l'agitation de la coloc masculine en supplément regrettable.


Nous vadrouillions en camion, avec Creedence, Janis, Jack Johnson en fond sonore. Comme il est bon d'avoir les cœurs qui dansent à l'unisson sur les mêmes chansons. Nos yeux se perdaient dans une mer d'huile, nos corps se trempaient dans une eau tiède et limpide et s'étalaient sur des serviettes pour des siestes de plusieurs heures, dignes du Chat. Mon objectif numéro un de ces vacances : bronzer. Et dire que je pensais être devenue adulte...


Miou-Miou vadrouillait à pattes, avec le bruit de la ville en fond sonore. Comme il est bon de se refaire la malle, et d'avoir le cœur qui danse à l'unisson avec l'interdiction. Ses yeux se perdaient dans ces ruelles familières, ces quartiers déjà visités ; et son estomac se remplissait à droite, à gauche. Puis il remontait son corps grassouillet au sixième étage et s'étalait sur une couette pour une sieste de plusieurs heures. Son objectif des vacances : bouffer. Et dire que j'espérais qu'il se calmerait...


La côte méditerranéenne c'est ensoleillé, c'est beau, mais c'est trop chaud. Dans notre camion tout mignon, nous avions l'impression de rôtir en dormant, et les coups de soleil que je m'étais ramassés en voulant bronzer n'arrangeaient rien à ma sensation de cuisson. L'amoureux montrait aussi des signes de faiblesse, et puisque c'était lui qui conduisait, avec comme unique source de fraîcheur un petit ventilateur qui brassait de l'air chaud, il fallut le ménager.


La coloc c'est sympa, c'est vivant, mais c'est trop bruyant. Dans son appart trop haut, le Chat avait l'impression d'être en prison, de ne plus être véritablement libre. Les gouttières et les fugues lui manquaient, et ce manque n'arrangeait rien à sa sensation d'oppression. Les colocs montraient des signes de faiblesse, les miaulements de la mort, et les descentes pour ouvrir au Chat, cela commençait à les épuiser.


Suite à une panne du camion, un garagiste nous a indiqué une destination plus fraîche, éloignée de la mer et perchée dans les montagnes. Nous y apprécierons l'air frais, la beauté de la nature et l'esprit "jipi", nous avait-il promis. Alors, le Transporter réparé, nous sommes montés dans ce beau village tout blanc, perdre un peu de nos couleurs, dormir sans crever de chaud, et découvrir de magnifiques paysages.


Suite à une panne de discipline, je suppose, Miou-Miou n'est pas rentré à l'appartement de ses vacances. Il a finalement choisi de filer vers des destinations moins hautes, généreuses en bouffe et éloignées de la coloc. Plus loin, là-bas, je ne sais où, il apprécierait de redécouvrir sa liberté totale de sans domicile fixe, il n'aurait plus d'heure, plus d'ascenseur, plus de tuteurs.


Après un repos de plusieurs jours dans la Sierra Nevada, nous avons repris le chemin vers la mer. Profitant de chaque escale pour déguster des plats typiques, faire un plongeon dans l'eau et encore chercher à devenir tout noirs. Quel drôle de projet que celui de bronzer ! Je n'en comprends pas l'intérêt, pourtant je me souviens bien que c'était mon obsession. Arrivés au Portugal, nous profitions d'un peu de vent pour respirer après avoir étouffé en Espagne, et je continuais à chercher le soleil afin de me colorer.


Après un ou deux jours de repos bien mérités sans Miou-Miou, les colocs ont dû se rendre à l'évidence, il ne reviendrait plus, et ne ficherait plus jamais une patte dans leur appart. Le Chat devait courir les rues, profitant de chaque escale pour combler sa dalle, faire un plongeon dans un lit inconnu, et encore chercher à devenir tout gros. Quel drôle de projet que celui de grossir ! J'imagine que c'était un peu son obsession de l'été. Les colocs ont décidé qu'il était temps de faire remonter l'info quelque part : Miou-Miou avait disparu. Ils ont donc prévenu ma mère, parce qu'en fin de compte, eux, ils n'avaient pas de lien de parenté avec le Chat, et ils n'allaient pas s'enquiquiner à gérer un ado fugueur et affamé. Ils avaient déjà bien rempli la part du contrat qu'ils n'avaient jamais voulu signer.


Nous étions installés dans un petit village portugais, au milieu des chevaux sauvages. J'avais réussi à convaincre mon homme de faire une balade à cheval, j'étais ravie. Nous étions bien, nous avions encore un certain nombre de désirs d'escales sur notre route du retour. C'est là que j'ai appris que le Chat avait disparu et que ma mère s'occupait du dossier. Ça m'a plombé la journée, pire que le soleil de Méditerranée. Certes je faisais confiance à ma mère, ce n'était pas la question. C'était juste que je n'arrivais plus à déléguer. Que pouvais-je faire pour retrouver Miou-Miou de si loin ? Rien de concret. Cependant, m'inquiéter et me gâcher la fin des vacances, ça je pouvais.


Grâce au collage d'affichettes dans toute la ville, et aux coups de fil à tous les vétos, le Chat fut enfin retrouvé. Ma mère l'emmena à mon appart et s'engagea à passer le nourrir tous les jours jusqu'à notre retour, s'il ne se tirait pas une fois de plus par la fenêtre. On n'allait tout de même pas l'enfermer dans vingt mètres carrés, il fallait laisser la fenêtre ouverte.


Le Chat avait été récupéré, nous aurions pu poursuivre nos vacances sereinement puisque nous avions encore une semaine de libre. Pourtant cela m'était impossible. Dans ma tête, les vacances étaient terminées. Le Chat était rentré avant moi, et j'avais envie de croire qu'il m'attendait. Qu'est-ce que cela changerait que je rentre ? Tout allait bien maintenant, il était à la maison ! J'expliquais à mon homme, en reniflant que, justement, je voulais retourner à la maison, près du disparu réapparu. J'aimais mon amoureux, mais j'avais besoin de rejoindre le gosse, et vite... Ma tristesse fut écoutée et respectée.


Mon homme avait saisi que je serais une maman poule, et moi j'avais deviné que ce serait un partenaire conciliant. S'il ne partagerait pas mes angoisses maternelles, il les accepterait.

Un bon mois après notre départ, nous nous sommes garés dans ma rue. J'ai sauté du camion pour aller dans mon appart embrasser Miou-Miou, même s'il était pouilleux, pas grave. J'avais eu si peur qu'il disparaisse complètement, j'étais si heureuse qu'il ait été retrouvé !


J'ai jeté un coup d'œil sur les toits, il y avait ses potes mais pas lui. J'ai jeté un coup d'œil dans mon appart, il y avait ses puces mais pas lui.


J'étais rentrée rejoindre le Chat, et il n'était pas là.


Heureusement que j'avais réussi mon bronzage, sinon j'aurais pété les plombs d'avoir écourté notre voyage, juste pour un petit con.



© 2020 Mathilde L, PAU
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