16. L'ado

30/03/2022


Cette année-là, je donnais mes premiers cours de français, à un jeune réfugié. Cette belle expérience m'a fait découvrir, un peu par hasard, ma vocation. L'enseignement. Grâce à la naissance de cette nouvelle passion, je trouvais enfin un sens à mes études. Et grâce à la naissance de ma nouvelle relation amoureuse, je trouvais aussi un sens à ma vie. Je devenais tout doucement adulte.


Pas comme le Chat.


Le Chat faisait une crise d'adolescence monstrueuse. Le fameux "terrible four" (faut le prononcer à l'anglaise, sinon ça ne veut rien dire). Tu connais ? A croire que le Chat faisait exprès de plonger dans les remous de l'adolescence, pile poil quand je rêvais de barboter dans ma bancale stabilité.


D'abord il me snobait depuis que l'invité était vraiment entré dans ma vie. Dorénavant, il me regardait à peine. Il crânait, perché sur les toits, près de ses potes, ses mauvaises fréquentations avec qui il veillait tard et jouait à la bagarre. Les câlins se faisaient plus rares. Miou-Miou était vexé que j'aie refait ma vie, alors il se vengeait en incarnant le parfait ado ingrat en pleine poussée d'hormones qui rendent con.


Il recommençait à disparaître, pas longtemps, mais assez pour réveiller mes vieilles angoisses.


Un jour, après l'avoir sifflé et hélé partout, telle une mère hystérique, je l'ai finalement retrouvé près de l'appart. Il avait ignoré mes appels de détresse, étalé comme un pacha, dans un jardin ensoleillé où il n'était pas du tout le bienvenu. Lorsque l'habitant du jardin m'a entendue siffler Miou-Miou pour qu'il daigne traîner ses coussinets jusqu'à moi, il m'a hurlée dessus. Voilà que je prenais un soufflon à la place de mon gosse. Le Chat n'avait pas sa place ici, et en plus il crottait dans le potager, il fallait que je fasse en sorte qu'il stoppe les crottes dans ses carottes, sinon ça allait barder, il ne plaisantait pas ! Le Chat m'avait rejointe. Les menaces lui volaient au-dessus de la tête. Il s'en battait les moustaches de se faire expulser. Et moi, toute penaude, j'ai assuré au monsieur en colère : « Je lui en parlerai, oui, vous en faites pas ». Et je suis rentrée à l'appart, avec un je m'en foutiste dans les pattes, qui me lançait des BROU BROU insolents.


La crise empira, bien-sûr. Il fit le mur et découcha à nouveau, me contraignant ainsi à m'enfoncer dans l'âge adulte et ses préoccupations trop précoces pour moi : « Où est passé mon gosse ? »


Cette année-là, Miou-Miou avait aussi trouvé sa vocation. Fuguer. Je ne savais jamais où il zonait. Seulement, je n'étais plus seule à l'attendre, à l'espérer. Mon invité était fichu, Miou-Miou lui laminait le cœur à lui aussi, avec ses éternelles parties de cache-cache.


Le Chat rentrait tard après une ou deux nuits d'absence. La gueule amochée, le museau griffé, tout pouilleux. A cette époque, il avait clairement d'autres priorités que la propreté, et il ne daignait plus faire sa toilette, la flemme sans aucun doute... Il avalait alors sa gamelle tout rond, s'écrasait sous mes caresses le temps qu'elles cessent (et elles cessaient vite puisqu'il était dégueulasse). Et puis il se traînait jusqu'à son lit poisseux et s'allongeait dans les puces que lui avaient refilées ses copains. Il pionçait jusqu'au lendemain soir, sautant même le petit déj, sa pâtée de 6h du mat. Enfin, il baillait, bouffait, et se tirait par la fenêtre dès que j'avais le dos tourné.


Petit à petit, le Chat prolongea ses disparitions. Trois nuits, quatre nuits, six nuits d'errance adolescente pour lui, et d'angoisse parentale pour moi, et pour l'invité quand il était là.


J'ai actualisé ses photos de profil, mettant en valeur sa blessure en plus, son bout d'oreille tatouée en moins. Trop stylé. Une vraie tronche de gangster des gouttières. Et encore une fois, j'ai placardé les avis de recherche dans toute la ville. Le Chat devait kiffer avoir des vues et être célèbre, je ne vois que cette explication à tant de disparitions. Je passais donc mes soirées à coller les affiches avec désespoir, ou à les décoller avec bon espoir.


Et puis, il y eut la fugue de trop. Trop longue, beaucoup trop longue. Si longue que j'en suis arrivée à la conclusion que le Chat s'était officiellement émancipé, et qu'il m'avait reniée pour toujours. J'étais démoralisée. Ses potes du toit, en revanche, n'étaient pas perturbés par son absence. Ils s'en fichaient même royalement. Le gros mâle squattait toujours le panier du fugueur, la femelle continuait à se prendre des raclées, la routine. Le voisin d'en face appréciait ses grasses matinées puisque Miou-Miou ne venait plus quémander sa pâtée à 6h, mais il s'inquiétait. Il était gentil, le méchant voisin, c'était un peu le tonton. Mon invité très régulier, tombé en amour pour le Chat, s'inquiétait aussi. Il était sensible l'invité, c'était un peu le papa adoptif. Il se rongeait les sangs... Et si le Chat ne revenait jamais ? Et s'il était mort ? Ah, il ne connaissait pas encore assez bien Miou-Miou. Le Chat revenait toujours, même si je devais le tirer par la peau du cou. Le Chat ne mourait jamais, même si le véto me coûtait la peau du cou. Enfin, tout de même, mon invité m'avait refilé des doutes, qui, au fil des jours, se multipliaient à la même vitesse que les puces sur mon plancher.


Au bout de deux ou trois semaines, un bon copain frappa à ma porte. J'ai ouvert. Devinez ce qu'il tenait dans les bras ? Une énorme patate poilue ! Le Chat. Obèse, VRAIMENT obèse. La bouffe chez la mamie graillon de l'entrée A, à côté de ça, c'était l'apéro ; et l'obésité qui avait suivi, c'était du pipi de chat. Miou-Miou était joufflu. Je ne savais même pas que c'était possible un chat joufflu, avec des bourrelets autour des moustaches. Je l'ai attrapé, j'ai frôlé la hernie discale sous le poids de son ingratitude vorace. Une fois de plus, nos retrouvailles me soulageaient autant qu'elles m'agacaient. Alors que je commençais à imaginer sa mort causée dans d'atroces circonstances, le Chat était juste en train de se goinfrer. Et maintenant il me lançait son regard hautain, il faisait encore le malin avec ses dix kilos en trop.


Que faisait mon pote avec mon chat ? Il habitait à deux kilomètres sur le grand boulevard derrière l'appart. Lorsqu'il était sorti de son immeuble, quelques minutes plus tôt, Miou-Miou et lui étaient tombés nez à truffe. Ils s'étaient regardés, d'un air entendu, ouais on se connait. Le copain avait réalisé que le Chat n'avait rien à faire si loin de chez moi. Était-il au courant que je l'avais perdu ? Je le perdais si souvent de toute façon... Il l'avait attrapé et livré direct à mon domicile. Voilà l'histoire. Que fichait Miou-Miou là-bas ? Aucune idée. Mais quelque chose me dit que ça avait un lien avec la bouffe.


J'ai mis l'effronté affamé au régime. Mes petites rations de croquettes allégées ne servaient à rien. L'ado avait un long répertoire de contacts chez qui bouffer gras et gratos, et il crevait tout le temps la dalle.


Dès qu'il était reposé de sa dernière évasion, une fois le ventre plein, et son esclave rassurée, le Chat repartait en douce, le fourbe. Je ressortais et je recollais mes affiches, en bonne maman désespérée et complètement dépassée. Heureusement, j'étais soutenue par l'invité qui devenait tout doucement mon homme. Notre relation me faisait d'ailleurs songer à celle d'un couple de parents, de parents très fatigués...


Et, en vrais parents épuisés, on a décidé qu'il était temps de déléguer. Le gosse irait en colo, et nous en voyage.


« Bien fait pour le fugueur, ça devrait le calmer, avait affirmé l'invité. » Ah, il ne connaissait pas encore assez bien Miou-Miou. Le Chat ne se calmait jamais, même avec une patte emballée, une oreille déchirée, le ventre gonflé et les joues enflées...


© 2020 Mathilde L, PAU
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