15. Le nouvel esclave

27/03/2022


C'est fascinant de voir combien les humains peuvent devenir parfaitement cons en peu de temps. Pratiquement du jour au lendemain, l'Humaine était devenue bête, elle riait pour un rien, et ne parlait plus que du nouvel humain. Son euphorie me rappelait vaguement mes premières gamelles de pâtée de luxe. Je sais combien ça rend stupide de découvrir le goût du bonheur, mais c'est censé passer vite, non?


Sur le moment, je ne me suis pas méfié de l'invité. Il avait l'air sympa, bien qu'enquiquineur. Et vas-y que je te câline tranquillou pour t'amadouer, et PAF PAF je t'asticote en te tapotant le bout du nez, et GRAT GRAT je te frotte le bide à rebrousse-poil en faisant des petits bruits agaçants KITI KITI KITIII ! Il me faisait même le coup des doigts qui s'agitent sous la nappe, des orteils qui gigotent sous les draps. Alors là, je ne le loupais pas. Il voulait jouer, on allait jouer ! Je m'en donnais à cœur joie, toutes griffes déployées, les dents prêtes à mordre. (Ouais, c'était le bon temps, j'avais toujours toutes mes dents.) Il était sympa, pas trop gênant, un simple invité, que je me disais naïvement.


Mais bon l'invité était souvent invité, si tu veux mon avis. Perché sur mes toits, je les voyais bien ses allers-retours à lui aussi. A part qu'il ne passait pas par la fenêtre, aucune différence avec moi, l'Humaine était soumise à ses miaulements, et lui ouvrait presque autant la porte qu'elle m'ouvrait la fenêtre.


Il avait le mérite de toujours me filer à bouffer quand il mangeait avec l'Humaine. Je ne sais pas si c'était pour m'appâter, ou si c'était parce que la cuisine de mon humaine était dégueu. Si elle achetait pour lui la même qualité que pour mes croquettes ça ne devait pas être fameux, le pauvre. En tout cas, les petits bouts de jambon, de steak haché, de fromage, je les avalais tout rond, parce que c'était nouveau pour moi. L'Humaine ne m'avait jamais habitué à ça, j'avais ma gamelle et elle la sienne. C'est qu'elle était vraiment radine en fait ! Pour ça, il était plus sympa le nouvel humain.


Mais quand il a commencé à prendre ses aises dans notre appart, à dormir là, à râler quand je lui montais sur la tronche pour passer par la fenêtre, à donner des coups de pieds en douce pour me gicler du lit, de MON lit, là je me suis dit qu'il était temps de remettre les pendules à l'heure. Et je t'ai déjà confié que je ne plaisante pas avec l'heure.


J'ai fait un petit bilan sur l'invité trop souvent invité. Points positifs : il aimait me câliner, me faire jouer, et me donner à bouffer. Points négatifs : il ne respectait ni mon territoire, ni mon pieu, ni ma relation avec l'Humaine. Ce n'était pas encore le bon. Il fallait dresser l'invité, parce que j'avais deviné, je ne suis pas bête moi, l'invité serait bientôt un nouvel esclave à temps complet. Je devais lui apprendre comment ça marchait avec le Chat. Il me faudrait user de nombreux stratagèmes. Mes miaulements de la mort ne suffiraient pas. Cependant ils seraient toujours utiles. Toujours croire en ses talents, quels qu'ils soient.


Ils allaient se balader au parc d'en face, en amoureux. Cela me rappelait nos promenades de mon enfance. J'étais jaloux, alors je les suivais. Pas de sortie au parc sans le Chat, ça va pas ! Je pensais que ça les embêterait. Que nenni ! Ils étaient ravis, ils souriaient niaisement. Ils me prenaient sans doute pour leur gamin, celui qu'ils n'avaient pas encore. J'aurais voulu être vexé mais en réalité, je trottinais à côté d'eux, la queue toute droite tendue vers le ciel parce que j'étais content, et je lâchais des BROU BROU BROU de plaisir. Je ne pouvais rien y faire, ça sortait tout seul. Je voulais les enquiquiner et je n'y arrivais pas. Ils me rendaient heureux à mon tour avec leur bonheur dégoulinant.


Je ne savais plus quoi faire pour remettre l'invité à sa place, c'est-à-dire un peu plus loin de mon lit et de mon humaine. J'ai tenté une crotte dans la salle de bain, juste avant sa douche. C'était un coup que je n'avais jamais fait, j'étais fier de ma trouvaille, et sûr que l'invité tremperait son pied dedans. C'était le piège parfait, totalement imprévu. Raté, il a marché à côté. Pire, ils avaient encore rigolé, les deux humains. Ils s'arrêteraient quand, hein, de sourire et de rire ? J'étais dégoûté, parce que, crois-moi, c'est plus confortable de poser sa pêche dans la terre que sur un tapis humide. Enfin, à cette époque-là c'était plus confortable. Lorsque j'avais la force de glisser le long des gouttières et de me faufiler dans les jardins voisins. C'était le temps où mes articulations étaient en forme.


J'ai soudain eu une idée de génie. Je suis allé voir le gros mâle, je me suis collé à lui pendant un long, très long moment. Il a fini par me flanquer une grosse raclée de la mort qui tue. Tant pis, ça en valait la peine. J'avais réussi à choper un quart de ses puces, ce qui équivaut environ à un milliard, non deux millions trois cents, euh, beaucoup de puces. Pas besoin de savoir compter d'ailleurs, il suffisait de voir la tronche effrayée de l'Humaine pour capter que c'était l'horreur. J'étais truffé de puces, un vrai chat de gouttière. Avec mon collier anti-puces à deux balles, je me poilais bien.


Tu penses bien qu'avant que l'Humaine ne le réalise, je m'étais roulé dans le lit que les tourtereaux voulaient me taxer. Il y avait des puces et leurs bébés partout dans la petite chambre, installées dans l'oreiller, les draps, le sommier, les lattes du plancher... Le cauchemar. Pour les humains. Moi, après tout, je m'en sortais pas si mal, ça me grattait juste un peu. J'avais réussi à calmer leurs rires idiots, ça reposait, un peu moins de niaiserie.


Les deux amoureux ont laissé tomber la chambre. L'Humaine n'arrivait pas à faire partir les puces. Elle devrait, plus tard, balancer un fumigène ultra-puissant, ultra-cher. Ce serait la chambre de Miou-Miou, avait-elle conclu en souriant. J'étais ravi, enfin on rendait à Miou-Miou ce qui était à Miou-Miou. Mais attends, pourquoi elle souriait encore comme une idiote ? Ce n'était pas le plan. L'idée c'était de les enquiquiner, son invité et elle... Ils sont ensuite partis en voiture. Au retour, ils avaient un grand matelas deux places qu'ils ont posé debout contre le mur de la cuisine. Le soir même, ils ont étalé le matelas par terre, et s'y sont installés tous les deux. Et moi, alors ?


J'avais gagné la chambre, mais j'avais perdu l'Humaine ? Ah non, non, ça ne se passerait pas comme ça. Je voulais jouer, et elle prenait tout à la légère. Ah, ah, trop drôle ce Miou-Miou, allez, on le laisse seul dans sa pièce bourrée de puces, ah, ah, ah...


Rira bien qui rira le dernier.


On me reléguait au second plan, moi le Chat ? J'allais bien trouver des idées pour revenir au premier plan des préoccupations de mon humaine. Et si l'autre voulait devenir mon deuxième esclave, qu'il se préoccupe aussi de ma pomme, non mais !


Si ça ne marchait pas quand je les embêtais c'est que je n'avais pas la bonne méthode. Vite, il me fallait un nouveau plan, que je me remue les méninges, et que je me secoue les puces... 



© 2020 Mathilde L, PAU
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