14. L'invité

25/03/2022


Je voulais vivre seule, avec le Chat, et ne pas m'encombrer de congénère à durée indéterminée, c'était mon idée pour réaliser mes rêves tranquille. Aussi, j'étais de la mauvaise herbe, je poussais en liberté dans les jardins mal fréquentés. La mauvaise herbe ne se met ni en bouquet, ni en couple, c'est bien connu. Ce soir-là, la vie a cependant décidé de bêcher mes projets personnels et de faire éclore de nouveaux sentiments dans mon coeur célibataire.


Ce lundi de novembre, pour trinquer à nos célibats, nous sommes sortis dans un bar, l'ancien coloc, son nouveau coloc, et moi. C'était l'époque où tout événement et non-évènement s'arrosaient, et où sortir tard un lundi soir n'était pas extraordinaire. Le Chat traînait sur le toit, et nous nous allions traîner au pub. Chacun était à sa place.


C'était le temps où mon foie était encore de bonne foi, mes intestins se portaient bien, mon estomac n'était pas encore à plat. Vers 23 h, je sirotais donc ma deuxième ou troisième pinte, et j'écoutais, d'une oreille lassée, mes copains célibataires célébrer toutes les jeunes filles en fleurs du pub. L'alcool semblait diluer leur envie de rester célibataire, leurs yeux n'étaient plus tournés vers nos verres, leurs cerveaux n'étaient plus concentrés sur nos échanges du lundi soir. Les lâcheurs. Alors, j'ai fait comme eux, j'ai ratissé le reste du bar. Mes yeux sont restés accrochés sur quelqu'un. Je tirais sur mes yeux, en vain, je n'arrivais pas à les décoller. Mes iris ne voulaient plus bouger d'un cil. Je n'avais pas entendu l'orage arriver, la foudre m'avait frappée sans prévenir.


Ses mains semblaient remplies de douceur. Son visage paraissait calme, et ses yeux pétillaient si fort qu'ils éclairaient jusqu'à mon tabouret. Je reconnaissais son corps, et si j'osais, je dirais aussi que je reconnaissais son âme. C'était lui. Je l'avais reconnu. Avec la même évidence que j'avais reconnu le Chat dès notre rencontre. Je savais que c'était lui, celui que je ne cherchais pas, mais que je venais pourtant de trouver. Je l'ai affirmé à mes deux colocs de comptoir. Je leur ai répété plusieurs fois ma révélation, pour être bien sûre que mes mots se collent à leurs tympans, comme mes yeux étaient accrochés à cet inconnu.


Je racontais à mes amis tout l'avenir que je devinais quand je l'observais. Je voyais notre amour germer, éclore, s'épanouir, et même nos enfants pousser. Pourtant je n'avais jamais voulu m'encombrer d'enfants, pas même d'un autre chat, c'est dire... J'avais tant à raconter que les colocs ne pouvaient plus observer et commenter les jolies filles du bar. Alors l'ancien coloc m'a poussée à revoir mes plans. Je n'allais pas m'enraciner sur ce tabouret tout de même ? Avec une telle certitude amoureuse, si absurde soit-elle, il fallait que j'ose ! L'ancien coloc a un cœur d'artichaut, il savait de quoi il parlait. « Allez Mathilde, fonce ! », m'a-t-il lancé tandis que celui que je collais des yeux était maintenant installé au comptoir avec son ami.


Foncer ? Mais comment ? Je me sentais con, déjà amoureuse d'un homme qui n'avait pas encore posé les yeux sur moi. Je me suis lancée vers lui. Au moment où je m'apprêtais à lui adresser la parole, un vieil ivrogne d'au moins quarante ans (quarante ans, c'était vieux à l'époque de mes vingt ans), m'a coupé l'herbe sous les pieds en lui parlant le premier. Je me suis rabattue sur le copain, je lui ai taxé une cigarette pour patienter. C'était le temps où l'on fumait dans les bars. Ma clope finie, la vieille branche a enfin lâché l'inconnu reconnu qui s'est retourné vers son ami et moi. Enfin, il me regardait ! Il fallait que je parle, tout de suite, tant que ses yeux étaient sur moi. Je lui ai vite jeté un « Salut, tu es d'où ? », qui l'a fait sursauter. Et, avec cette amorce minable, nous avons fait connaissance. Je ne sais plus ce qu'on s'est raconté. Je me souviens juste que j'avais la conviction que, de toute façon, qu'importe nos paroles, c'était notre heure. La vie l'avait décidé.


Le bar fermait. Ce n'est pas parce qu'on était lundi que la fête devait se terminer. J'ai proposé à tout le monde de venir prendre un pot chez moi, espérant secrètement que tout le monde me planterait, sauf un. Il semblerait que je n'aie pas été si discrète dans mes espoirs car les colocs, d'ordinaire si prompts à poursuivre la fête, déclinèrent un peu trop vivement l'invitation. Et le copain de mon inconnu travaillait le lendemain, il irait donc se coucher.


Alors, tous les deux, nous avons traversé la ville sur mon vélo hollandais, ce beau vélo que j'ai oublié d'attacher quelques jours plus tard. L'esprit ailleurs, perdu quelque part dans mon cœur épris et secoué par les vibrations des débuts amoureux.


Une fois arrivés chez moi, il a fallu vérifier que mon cœur n'était pas un menteur. Était-ce vraiment lui ? Celui qui me ferait renoncer à mes rêves pour en faire pousser d'autres à la place ?


Autour d'un autre verre, la discussion a suivi son cours, avec naturel, joie et délicatesse. J'ai semé quelques notes de musique, il les a toutes attrapées, c'était une grande réussite. Il a ensuite proposé des morceaux, et je les ai aimés à mon tour. Nous étions en harmonie musicale, bloqués tous deux dans les années 70. J'étais soulagée. Serions-nous aussi en accord sur les chats ? Tu imagines un peu si, après tous ces jolis présages, il n'aimait pas les chats ? Ou pire, s'il n'aimait pas le Chat ? C'est là que Miou-Miou a fait son apparition, en toute discrétion. SCBOUMMM ! Il était passé par la porte-fenêtre-chatière. Je n'ai pas eu le temps de faire les présentations que mon invité fonçait dessus pour l'attraper, le câliner, et l'asticoter. Il était fou des chats. Il était fou de Miou-Miou ! Tu entends ? C'était définitivement le bon.


Enfin, il restait un point à vérifier... Pourrions-nous partager une nuit ensemble ? Il avait bu, il n'allait quand même pas rentrer. Et puis je voulais qu'il reste, et il n'avait pas l'air de vouloir partir non plus.


Couché près de moi, dans mon petit lit une place, l'invité dut accepter que le Chat le piétine plusieurs fois pour passer par la fenêtre. Il dut aussi accepter que le Chat ait droit à toute la place, sur le lit et contre moi. En effet, lorsqu'il ne faisait pas ses allers-retours, Miou-Miou ronronnait en bavant dans mes bras, pour signifier que la place était prise, et que c'était la sienne à lui tout seul. Dès la première nuit, c'était dit, si l'invité me voulait, ce serait avec mon chat tyrannique.


Je te vois venir avec ton indiscrétion. Même si cela ne te regarde pas, sache que je ne me suis pas déshabillée d'un pétale, ce soir-là, et que j'ai seulement dormi. Comme une souche. Je te rappelle que j'avais bu trois pintes. Cette nuit-là, la personne qui ronflait c'était moi.


Le matin, j'étais rincée par la soirée, et toute gorgée d'amour. Mais ma confiance aveugle de la veille était imbibée de doutes. C'est ainsi, à chaque fois que je suis heureuse, je deviens malheureuse en songeant à la fin de mon bonheur... Et si mon cœur s'était trop emballé ? J'ai noté, d'une main tremblante, mon numéro de téléphone sur un petit papier, et l'ai tendu à mon invité. Il l'a glissé dans son portefeuille. Un sourire et une légère embrassade, et il quitta mon petit appart vue sur les toits. Ce sourire et cette embrassade, était-ce de la timidité, de la politesse, de l'engagement ? Rappellerait-il la ronfleuse au chat encombrant ? J'en doutais fort.


J'étais bien loin d'imaginer que quinze ans plus tard, le même petit papier serait toujours dans le même porte-monnaie, et que ce porte-monnaie financerait grassement la retraite du Chat.


© 2020 Mathilde L, PAU
Optimisé par Webnode
Créez votre site web gratuitement !