13. Chat de gouttière

22/03/2022


« Chat européen, avait dit le véto qui soignait ma déchirure, chat de gouttière, c'est ce qu'on disait autrefois. » Rien à secouer de l'Europe, connais pas. Les gouttières et les toits, ça je connais bien ! Je suis un chat de gouttière, moi, mon pote. Je lui aurais bien expliqué tout ça, mais il m'avait coupé la parole en même temps que l'oreille.

Les gouttières c'est par là que je descendais de chez moi pour faire ma crotte chez les autres. D'ailleurs ce nouvel appart c'était le pied. A part les congénères, rien à redire. L'Humaine avait bien choisi, après son abandon de l'été.

Elle prenait des cours d'espagnol, et prétendait vouloir améliorer sa langue avant de filer en Amérique latine pour donner des cours à des enfants, bénévolement. Si j'ai bien compris, « bénévolement » pour elle, ça veut dire qu'on bosse pour un peu de bouffe et un toit juste. Autant ne pas bosser du tout et être un chat, franchement.

En parlant de chats... Le problème avec cet appart, c'était la présence des sauvages sans esclaves, tous des puceux belliqueux. Le gros mâle m'avait même refilé ses puces, ça c'était vraiment un coup bas. Pour me venger j'avais fichu deux torgnoles à la minette. C'est vrai, elle n'avait rien demandé, mais moi non plus si on va par là. L'Humaine a de nouveau dû me coller un accessoire autour du cou. Tu parles d'un guerrier, avec un collier coloré anti-étranglement et anti-puce. Heureusement que j'avais l'oreille cassée, sinon je serais passé pour un guignol au milieu des chats de gouttière, les vrais, les durs.

J'avais un panier devant ma porte, par contre je n'avais pas le droit de me mettre dedans. C'était le gros mâle qui me l'avait dit. Pas avec les mots, non. Il avait pissé dedans. J'ai tenté de relativiser, après tout, moi j'avais une humaine rien qu'à moi, et un vrai lit où dormir, alors bon, son panier à puces, je lui laissais. Et puis, je n'avais pas envie de me prendre encore une trempe par ce gros baraqué.

L'Humaine rêvait donc de terminer ses études et de s'envoler à l'autre bout du monde. Et moi, hein ? Elle comptait me caser où ? Parce que j'étais bien dans ce nouvel immeuble. Pas de balcon trop haut, pas d'ascenseur, des balades sympas, des pigeons à espionner, des voisins chats un peu relous, mais des voisins humains super intelligents... Tu sais ce que ça veut dire « intelligent » pour un humain. Non ? Qu'il a toujours de la bonne bouffe à portée de patte.

Le voisin d'en face, avec sa tête de méchant, par exemple. Il donnait de la pâtée aux sauvages du toit. Je voulais ma part aussi, non mais. L'Humaine ne m'en donnait pas. Je t'ai déjà dit qu'elle était radine ? Ou fauchée, je ne sais pas. Bref. Je voulais ma part, donc je miaulais comme un gueulard sous sa fenêtre. J'avais estimé que 6h du mat c'était l'heure idéale pour avoir la dalle. Ce n'est pas parce que je ne sais pas compter que je ne connais pas l'heure. J'ai une horloge biologique dans le bide, je suis toujours à l'heure, voire un poil à l'avance. Je lançais une jolie gamme de MIAOU MIAOUOUOU de crevard, et hop il ouvrait la fenêtre et me donnait un bol de pâtée. Bon, c'était de la marque repère, on ne me la fait pas à moi. J'ai traîné chez les bourgeois, je connais le goût des pâtées de luxe. Enfin c'était mieux que rien, et ça ne me demandait aucun autre effort que celui d'être moi-même : un enquiquineur de première à la voix de Castafiore.

Le voisin de palier était aussi intelligent, dans le sens où il avait de la bonne bouffe. L'Humaine disait qu'il n'avait pas la lumière à tous les étages, dans son cerveau. Je ne sais pas combien il y avait d'étages dans sa tête, mais ça devait pas faire aussi haut que de là où j'avais dégringolé. Il lançait un gros rire gras dès que ses congénères lui parlaient. Je n'ai jamais compris si c'était l'équivalent de mon miaulement de la mort pour obtenir des choses, ou si c'était juste la preuve que son intelligence n'était que dans son frigo. En tout cas, il achetait de la viande chez le boucher, lui. Pas comme mon humaine. Je t'ai déjà dit qu'elle était radine ? Ou fauchée, je ne sais pas. Alors, un jour je suis passé par sa porte-fenêtre-chatière, il était sous la douche, j'entendais l'eau couler. Qu'il se décrasse, oui, pendant que je fouinerais dans son garde-manger. Qu'avait-il prévu à midi ? Un bon steak de boucher encore emballé dans son papier d'origine. Miam. J'ai chopé le paquet dans ma gueule et je suis retourné chez mon humaine. Je lui ai jeté la viande par terre. Histoire qu'elle capte qu'il était temps d'améliorer la qualité de la bouffe, sans quoi, j'irais me servir ailleurs, et peut-être même que je m'y installerais un peu, juste pour l'enquiquiner.

Parce que c'était bien ainsi qu'on fonctionnait tous les deux. On s'abandonnait et on se retrouvait. On se courait après, on se cherchait, on se retrouvait encore, on s'aimait toujours...

Il n'y avait pas de raison que cela change. Il n'y aurait qu'elle, moi, et nos blagues. Je resterais son unique colocataire, elle ne s'encombrerait plus d'un congénère humain. Et son univers tournerait uniquement autour de mon univers.

Il semblerait que certaines décisions ne nous appartiennent pas...



© 2020 Mathilde L, PAU
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