12. Les nouveaux voisins

20/03/2022


J'avais enfin trouvé l'appart idéal, modeste, mignon, parfait pour le Chat et moi. Pour m'installer, je devais d'abord ramasser les affaires que j'avais semées un peu partout avant de m'enfuir. Quand j'ai récupéré tout ça, j'ai pris peur. Mais c'était quoi tout ce bordel non-essentiel que j'avais accumulé ? Le traumatisme du chemin, et le réflexe de laisser le futile sur le bas-côté ne m'avaient pas encore lâchée.


Mon voisin d'en face ne pouvait pas me piffrer. J'étais soi-disant rentrée à deux heures du mat le premier soir, enivrée, titubante, et j'avais fait du bruit dans l'escalier avec mes talons hauts. Quelle accusation absurde, n'importe quoi ! Quoi ? Moi ? En talons hauts ? Jamais de la vie ! Il m'avait dans le nez, et me tombait dessus tous les jours de cette première semaine d'installation. Il avait l'air méchant.

Mon voisin de palier était une sorte de coloc non prévu. Il vivait de l'autre côté de mon mur aussi épais que du papier à rouler extra slim. J'entendais ses ronflements, qui me rappelaient les souvenirs désagréables des dortoirs du Camino. Il s'endormait devant ses DVD. Je ne sais pas si tu te souviens des DVD ? A la fin du film, le disque revenait au menu principal avec la musique du générique ou des répliques, en boucle. Ça ne s'arrêtait que si on appuyait sur un bouton. Et puisque le ronfleur dormait comme une souche, il n'appuyait sur rien du tout. La télé ne s'arrêtait donc pas de la nuit. Aussi, si j'avais le malheur de me doucher après lui, je n'avais plus d'eau chaude.

Il ne me restait que quelques jours à patienter avant que mon proprio disparaisse de la circulation. Il n'avait pas l'air de trop me faire confiance et venait fouiner alors qu'il n'habitait pas là. Il ne louait qu'à des étudiants sérieux, tu connais l'histoire. Ah oui, j'attendais qu'il disparaisse essentiellement parce que je lui avais fait une promesse que je n'allais certainement pas honorer. Je n'avais pas d'animaux, promis, et je n'en aurais pas, juré. Surtout pas un chat qui risquerait d'arracher la tapisserie, quelle idée ! Son appart était l'idéal pour le Chat, s'il fallait que je mente pour l'avoir, je ne voyais pas où était le problème... La porte d'entrée s'ouvrait en deux morceaux. Si je poussais seulement la partie du haut, il y avait des barreaux qui donnaient sur l'extérieur. Tu vois le truc ? Une sorte de chatière à barreaux en hauteur. Et dehors : un balcon et un corridor qui desservaient les appartements, avec accès direct à des toits (pas hauts), et en bas pas loin à vol de chat, des jardins à visiter. Un parc avec des pigeons à courser, juste en face du petit immeuble... Tout cela justifiait mon mensonge éhonté. Non ?

J'avais en perspective quelques soirées, une réinscription à l'université, la comédie de l'étudiante parfaite pour que le proprio croie mes mythos, et hop j'irais récupérer le Chat dans quelques jours.

Seulement voilà, le Chat avait envie de rentrer plus tôt que prévu. Il a téléphoné. Enfin son esclave de vacances. C'était urgent. Mon cœur s'est emballé. Il fallait l'amener chez le véto. Il s'était fait croquer l'oreille et c'était très, très moche. J'ai rappelé ma bonne amie conductrice pour aller le chercher, et l'ambulancer jusqu'à chez le véto. J'étais tellement contente de le retrouver, et déjà tellement inquiète. Le bourreau des cœurs avait fait son retour ! Le véto m'a expliqué que ce bout d'oreille ensanglanté, qui ne tenait plus que par un fil, devait être coupé, sous peine d'une grande souffrance inutile. Un coup de ciseau, des petits points, un peu de désinfectant, COUIC CRAC CRAC FROT FROT MIAOUOUOUOU, et le Chat avait enfin la tête de gangster qu'il méritait. C'était un guerrier et il portait l'information sur son oreille, comme un avertissement pour tous les congénères qui croiseraient son chemin. Je n'ai jamais pu savoir si la déchirure avait été causée par un chat ou un chien. Peu importe, ça ne l'a calmé ni dans ses bagarres félines de jeunesse, ni dans son grand dédain du chien.

Mon Chat était enfin de retour dans ma vie. Quand le voisin méchant m'a vue revenir avec mon bagarreur dans les bras, il est soudain devenu le voisin gentil. Il était dingue des chats ! Notre petite guerre était finie, le Chat nous avait réunis. En plus, il était tout à fait volontaire à l'idée d'un asservissement. Miou-Miou ne se priverait pas d'en abuser en miaulant sous sa fenêtre à 6h du mat pour lui réclamer de la pâtée, avant de gueuler sous la mienne pour se coucher sur mon lit, et me roter sa pâtée au nez. Oui, parce que j'avais une fenêtre au-dessus de ma tête de lit, fenêtre que j'ouvrais et fermais vingt fois par nuit pour sentir les pattes du Chat me piétiner à l'aller et au retour, et entendre directement dans mes tympans les miaulements de la mort. Le rêve, pour le Chat.

Le début de cette nouvelle vie était sympa. Miou-Miou semblait à l'aise dans cet environnement tout neuf, et ne s'éloignait pas trop. Le seul problème était les relations avec ses deux congénères sauvages présents sur les toits, et qui profitaient, eux aussi, de la générosité du méchant gentil voisin, distributeur de pâtée.

Miou-Miou galérait à son tour avec ses nouveaux voisins. Il leur faudrait en passer par les griffes et l'écrasement pour réussir à obtenir une hiérarchie salvatrice. Ce serait le gros mâle le boss, parce qu'il avait encore ses noisettes et que c'était le plus vieux, le plus costaud et le plus abîmé. Dans le classement, ce serait Miou-Miou en deuxième, qui restait un mâle, même sans noisettes, et parce qu'il était costaud et abîmé aussi. En dernier, ce serait la femelle. Car il fallait bien que Miou-Miou extériorise l'humiliation de se ramasser des châtaignes par un gros mâle. Alors dès qu'il écopait d'un coup de patte, ou d'un relent d'haleine fétide du boss qui crachait sa position de patron, il coursait la minette avec hargne. Ouais, c'est ça la vie de chat.

Pour nous humains, l'apprentissage de la cohabitation était beaucoup plus pacifiste. Ça a parfois du bon d'être humain... Nous, les humains, nous savons communiquer lorsque ça ne va pas. Ou bien taper sur les murs pour qu'un voisin éteigne sa télé. Oh ça va, qui n'a jamais tambouriné sur le mur du voisin ? De toute façon, ça ne servait à rien quand il dormait, il dormait, m'avait assuré le coloc non prévu, dans un grand rire bien gras. Ça m'avait donné envie de lui envoyer quelques coups de pattes, ainsi que mon haleine fétide dans la tronche. Ça a parfois du bon d'être chat...

Nous n'étions pas trop mal lancés tous les deux. L'avenir semblait presque tout tracé. Je finirais mes études, et je repartirais bientôt à l'autre bout du monde. Miou-Miou resterait sédentaire, et moi je resterais célibataire, c'était décidé.

Il semblerait que certaines décisions ne nous appartiennent pas...



© 2020 Mathilde L, PAU
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