11. Mon petit félin de chemin

18/03/2022


Début mai, une grande amie m'a déposée à Saint-Jean-Pied-de-Port, première étape de mon parcours solitaire. J'ai présenté ma crédential, mon passeport de pèlerin, pour acter mon départ. On a pesé mon sac, qui était toujours beaucoup trop lourd. Je ne voyais cependant rien de non-essentiel à enlever, tant pis. Après la traversée des Pyrénées je trouverais bien un truc à virer de mon sac trop lourd, m'avait-on assuré, en connaissance de cause.


Arrivée dans le village, j'étais plutôt contente. La campagne, la vraie ! Pas de parking, pas de route, pas de balcon trop haut. De la verdure, des jolies ruelles, des montagnes à admirer, et au loin un chemin à arpenter. J'ai posé mon énorme sac dans un refuge modeste, sur le lit d'un dortoir. Le paradis du fugueur en quête de simplicité ! D'ailleurs il y avait d'autres fugueurs. Quoi ? Il y avait d'autres fugueurs et aussi des ronfleurs, des gros ronfleurs ? Je serais obligée de sociabiliser avec eux ? Attends mon amie, reprends-moi ! Je voulais courir après sa voiture pour rentrer avec elle, où je ne sais pas, je n'avais plus de maison, mais loin de toute sociabilisation.


Mes sens ont brutalement réveillé mon désir de vacances. Ma vue d'abord : plein de sacs débordants d'indispensables du pèlerin dont des livres pratiques ; et des pieds abîmés ornés de pansements. Intéressant, toute cette connaissance en avance, à portée de main. C'était un avantage indéniable à la vie en collectivité humaine... Et puis mon ouïe : une joyeuse polyphonie polyglotte, où la fatigue, l'enthousiasme et la volonté se rencontraient dans le même brouhaha que celui qui habitait ma tête. Un délice. Et enfin mon odorat : dehors, ça sentait le doux parfum de la liberté mêlée à l'herbe des prés. Un régal. Dedans, évidemment, ça schlinguait les pieds et la transpiration. Je devinais que l'odeur du voyageur faisait aussi partie du costume du pèlerin, et que dans peu de temps je l'aurais enfilée à mon tour.


Le lendemain, après une nuit très courte, je me suis engagée sur le Camino, celui que je voulais parcourir depuis un mois sans vraiment savoir pourquoi. Passé cette première épopée vers l'Espagne, j'ai peu à peu pris mes marques sur le sentier. Entre chaque étape, je marchais sur le tempo des mots qui roulaient dans ma tête. Tantôt lentement, dans la douce mélodie des petits cailloux qui craquaient sous mes pieds. Parfois plus vite, pour suivre un marcheur et notre conversation. D'autres fois trop vite, dans le vacarme de Janis qui hurlait dans mes oreilles, et des voitures qui frôlaient, à toute bringue, les pèlerins.


Bien sûr, j'avais appelé les nouveaux esclaves de mon Chat : tout allait bien, il s'intégrait, snobait les gros molosses, et se bagarrait avec les autres chats. Il offrait des milliers de câlins à l'humaine. Ah ça, c'était la phrase de trop. Le bonheur avait laissé place à une vilaine jalousie, que je devais écraser en marchant dans le silence.


Je ne m'arrêtais de cavaler que pour l'essentiel : manger, dormir, trouver des endroits discrets pour mes besoins primaires, et caresser tous les chats que je rencontrais. Connectée aux dernières années, je réalisais enfin pleinement mon rêve : je n'avais aucune autre responsabilité que moi-même.


Sur le sentier de Compostelle, les pèlerins qui se croisent et se doublent, se souhaitent en toutes langues un bon chemin. Un matin où mon cerveau divaguait au grand galop, j'ai fait des liens avec le Chat. J'imaginais que les pèlerins étaient des chats fugueurs, qui se rencontraient sur la route de leurs nombreuses maisons par procuration, et se souhaitaient un MIAOU MIAOUOUOU (« Buen Camino »). Je me suis ensuite amusée à convertir les voyageurs en types de Chat. Le pèlerin de gouttière, celui qui dormait à la belle étoile. Le pèlerin d'intérieur, le persan casanier, celui qui abusait du taxi et des nuits à l'hôtel. Le pèlerin avec une sacrée paire de noisettes, celui qui faisait le trajet retour jusqu'en Belgique après avoir quitté sa maison plusieurs mois auparavant pour le Finistère...


Tu as deviné, Miou-Miou n'était pas là, mais ses patounettes cavalaient dans ma tête. Le soir, j'ai donc encore téléphoné au Chat, par l'intermédiaire de ses esclaves de vacances. L'humaine de substitution m'a rassurée, le Chat avait pris ses marques et la considérait comme son humaine à lui. Il l'accueillait à son retour du boulot, allait se balader avec elle, et la couvrait toujours de câlins. Et non, il ne fuguait pas. Pourquoi cette question, il fuguait avec moi ? J'aurais dû être heureuse, pourtant la rivalité m'enivrait... C'était bien pour lui, mais il m'avait remplacée. Il m'avait remplacée, mais c'était bien pour lui. En même temps, je l'avais abandonné pour l'été. Oui, mais je restais son esclave attitrée... Ces échanges téléphoniques me replongeaient dans le genre de paradoxes que j'étais venue fuir. Alors je piétinais le chemin de Saint Jacques avec une certaine rage jalouse pendant quelques kilomètres, jusqu'à ce que je me sépare de ce sentiment.


C'était ça, le Camino... Au fil des étapes, je vidais mon sac trop lourd des choses futiles que j'avais jugées essentielles, je semais mes idées tordues et mes sentiments pourris sur le bas-côté. Je pensais que le chemin allait me remplir de spiritualité et de révélations, mais en réalité, il me vidait du non-essentiel.


J'avais tout calculé et pesé avant de m'enfuir. Mais comme le Chat, je ne sais pas compter. Mon sac était trop lourd, mon porte-monnaie trop vide, et mes chaussures trop petites. Je vivais la douleur et la frugalité que j'étais sans doute venue chercher. Je regrettais toutefois d'avoir remplacé mes vieilles Doc Martens par des chaussures de rando, je suis certaine qu'avec mes godasses habituelles je n'en serais pas arrivée à un tel résultat... J'ai crapahuté jusqu'à la tendinite, puis jusqu'à ce que la tendinite se change en sciatique paralysante. Je me suis retrouvée à moitié immobilisée avec un morceau de patte emballée. Et, comme le Chat des mois plus tôt, je me suis pris une piqûre de cortisone dans les fesses. Dans un hospital, devant tout un troupeau d'étudiants en médecine. Sans conteste, le moment le plus divin de mon aventure de pèlerine...


J'ai dû renoncer à aller au bout du parcours. Est-ce que d'ailleurs cette fin définie était vraiment nécessaire, en soi ? Le chemin m'avait apaisée, c'était l'essentiel. Il avait fallu que je marche 500 bornes pour réaliser que ma vie me plaisait, et que j'avais en moi les solutions pour aller mieux.


Au retour, dans le train, mon sac empestait. Moi aussi. Ça sentait le chien mouillé, la même odeur que celle des toutous que Miou-Miou était en train de mater dans sa maison de campagne. Je me sentais pouilleuse mais étrangement plus normale que tous ces gens bien habillés et tristounets. Avaient-ils réalisé leur vérité, celle que moi j'avais trouvée sur le chemin ? Savaient-ils qu'ils avaient en eux les solutions pour aller mieux ? Oui, j'avais pris la grosse tête, et j'aimais dorénavant les phrases toutes faites. J'avais chopé la condescendance du Chat en l'imitant dans ses échappées. J'étais puante, au sens propre et figuré, mais j'étais apaisée, déterminée et confiante.


Après mon pèlerinage, j'ai fait un saut de puce à Pau. Je ne suis pas allée voir le Chat. Ce n'était pas Miou-Miou que je fuyais, non, c'était ce vilain sentiment de jalousie envers celle que j'avais pourtant choisie pour prendre soin de mon Chat.


Et puis, je suis partie travailler en Espagne. Pas longtemps, le temps nécessaire pour me faire taxer mes papiers et tout mon argent sur une plage. Alors je suis revenue, et je suis repartie bosser un peu à l'île de Ré. Pas longtemps, le temps nécessaire pour réaliser que, même si j'avais mûri, j'étais loin d'être prête à entrer dans la vie active. Finalement, les études ce n'était pas si mal et la vie étudiante pas si terrible. Même si je ne savais pas compter, je savais lire... Je devrais réussir à obtenir ma licence de Lettres, et trouver ensuite un boulot qui me ferait vibrer l'âme et le cerveau.


J'avais combiné toutes les évasions du Chat en un été. Je m'étais vengée, paumée, et enfin retrouvée. Miou-Miou me manquait. Il était temps de dénicher un appart, juste pour nous deux. Un appart sans balcon trop haut, voisin bourgeois, ou mamie gavante. Il était temps d'envisager une nouvelle vie plus sage, où Miou-Miou et moi arrêterions nos divagations.


Nous avions bien mûri, pendant notre très longue séparation. Nous étions maintenant prêts à plus de stabilité. Du moins le croyais-je...



© 2020 Mathilde L, PAU
Optimisé par Webnode
Créez votre site web gratuitement !