10. Départ en vacances

16/03/2022


L'humaine avait décidé de m'imiter. Elle allait fuguer, fuir ses responsabilités. L'université un mois avant ses examens, la coloc, les potes, la routine. Quelle ingrate, elle ne voulait plus jouer à cache-cache et trappe-trappe avec moi.


Je dois toutefois le reconnaître, elle était meilleure joueuse que moi, elle m'a prévenu avant de s'enfuir. Elle m'a dit : « Pouce Miou-Miou ! J'ai besoin d'une pause. Je vais partir bientôt pour un, deux, ou trois mois. » Je ne savais pas à quelle durée cela correspondait, mais vu sa tête attristée penchée sur moi, j'ai pigé que ce serait l'équivalent d'au moins 3600 siestes, ou bien 8 millions. Je n'en sais rien, je ne sais pas compter. Enfin, ce serait sûrement long.


Elle allait m'abandonner. Qui me câlinerait, me nourrirait, et surtout me descendrait dans l'ascenseur ? J'aurais pu pleurer, mais elle m'avait assuré que cet appart c'était fini pour moi aussi. Elle m'avait promis de me laisser en vacances dans une maison de campagne, loin de la ville, des parkings et des balcons trop hauts, alors j'étais content. Qu'elle parte le temps qu'elle voulait, peu importe !


L'humaine vidait sa chambre dans l'appart : ses placards à bazar et ses tiroirs à foutoir dans lesquels j'adorais mettre encore plus le bordel. Elle décollait même ses affiches des murs. Ça sentait la fin d'une ère. Est-ce que j'en avais assez profité ? Soudain, cette pensée m'a fait paniquer. Avais-je été assez reconnaissant envers cet appartement ? Est-ce que j'y avais bien laissé ma griffe ? Il ne faudrait pas que ces murs m'oublient ! J'ai foncé dans l'entrée, pour vite terminer mon œuvre, avant la fin de cette époque. Après quelques jolis coups de pinceaux acérés, j'étais ravi. La tapisserie de l'entrée était absolument splendide comme ça, toute en lambeaux, c'était ma plus belle œuvre. D'ailleurs elle valait cher, m'a reproché mon humaine plus tard, le prix d'une bonne partie de la caution.


Je me suis fait gronder, pour la forme. Elle avait d'autres chats à fouetter, l'humaine. Des cartons à remplir, et un gros sac à bourrer. Un sac qu'elle pesait toutes les deux minutes en soupirant, avant de le vider et de le remplir encore. C'était si intéressant ce qui se tramait dans la chambre que j'en oubliais même d'aller gueuler comme un putois devant la porte. Je reniflais les affaires qu'elle tentait d'entasser, d'écraser, dans le sac de rando. Ça sentait le neuf. Et après être allé fouiner dans son bagage, j'en ai conclu que j'en avais rien à conclure. Je ne savais pas où elle irait.


Je l'avais entendu parler d'un chemin spirituel qu'elle voulait arpenter pour se ressourcer. Elle expliquait depuis un mois, à qui voulait bien l'écouter, à qui n'avait d'autre choix que de l'écouter, le sens profond de ce chemin. Elle s'était réveillée un matin avec un sentiment d'urgence à emprunter ce sentier pour retrouver la paix, se purifier, réfléchir à son avenir. Bla bla bla... C'était tellement intéressant qu'à chaque fois qu'elle racontait cette histoire, je chutais dans un sommeil profond.


La chambre était presque vide maintenant. Il ne restait plus que les meubles. Nous allions être remplacés. Un copain des colocs viendrait prendre nos quartiers. Bientôt ça sentirait la testostérone, les pieds puants, et la bière à plein nez. Il était vraiment temps de s'en aller. J'aurais bien déposé un cadeau sur l'oreiller du remplaçant, mais je n'ai pas eu le temps. L'humaine m'a chopé pour m'amener sur le lieu de mes vacances.


Elle m'a collé dans une voiture. Je ne sais pas combien de temps on a mis pour arriver sur mon nouveau territoire. C'était à environ un caca et deux vomitos de l'appart.


Arrivé là-bas, j'étais plutôt content. La campagne, la vraie ! Pas de parking, pas de route, pas de balcon trop haut. De la verdure, une grande baraque, des arbres dans lesquels grimper. Et des humains gagas des animaux, de futurs esclaves à exploiter avec grand enthousiasme et sans aucune gêne. Le paradis du Chat ! D'ailleurs il y avait d'autres chats, et même des chiens... Quoi ? Il y avait d'autres chats et aussi des chiens, des gros chiens ? Je serais obligé de sociabiliser avec eux ? Attends l'humaine, reprends-moi ! Je me suis blotti contre elle, pour l'amadouer et rentrer avec elle, où je ne sais pas, elle n'avait plus de maison, mais loin de toute sociabilisation.


Mes sens ont brutalement réveillé mon désir de vacances. Ma vue d'abord : plein de gamelles remplies de croquettes pour canidés et félins étaient éparpillées au sol, et formaient un énorme apéro dinatoire gratos. Appétissant. C'était un avantage indéniable à la vie en collectivité animale... Et puis mon ouïe : les chants des oiseaux au loin et le gratouillis des petites souris de campagne qui viendraient faire des gargouillis dans mon ventre repu. Un délice. Et enfin mon odorat : ça sentait le doux parfum de la liberté mêlée à l'herbe des prés. Un régal.


J'ai sauté des genoux de l'humaine. Je me suis frotté par politesse aux jambes des nouveaux esclaves, et je suis parti vivre mes vacances. Sans un au revoir. Faut pas trop abuser de la politesse, crois-moi. La paresse et l'orgueil payent mieux que les mondanités.


J'avais deviné que j'étais entre de bonnes mains. Des mains expertes en gratouilles et en caresses écrasantes, celles que j'aime tant. Mon humaine pouvait partir sereine sur son chemin bizarre, dont le sens m'échappait et m'endormait. Elle avait enfin cessé de peser son sac, et avait accroché dessus un drôle de coquillage.


Je lui étais reconnaissant de m'avoir prévenu avant de fuguer, et de m'avoir bien installé dans la tranquillité au lieu de m'inquiéter de son absence. C'était fair-play de sa part, après tous mes sales coups. Mon humaine valait de l'or. Elle m'aimait au-delà de ce que je pouvais compter. Elle m'aimait très haut. Aussi haut que de là où j'avais dégringolé, ça fait beaucoup je pense.


Il faudrait bien que je m'en souvienne quand elle m'aurait récupéré, à la fin des vacances, et que je m'enfuirais de nouveau...

PS : Ma photo, c'est pour vous montrer la tête que je tirais quand l'humaine racontait son histoire de chemin. Trop drôle. Plus elle parlait d' éveil spirituel, plus je sombrais dans un sommeil exponentiel.



© 2020 Mathilde L, PAU
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